SAISON 2020 – OCTOBRE – NUMERO 3

LA REVUE DE PRESSE

5G ET ECOLOGIE : IMPOSSIBLE MARIAGE ?

L’ÉDITO

Missionné par les dieux afin d’attribuer les qualités physiques aux êtres vivants, Épiméthée l’étourdi oublie dans sa répartition l’homme, et donne écailles, fourrures, griffes et crocs aux animaux. L’homme ne reçoit rien. Il est nu et sans défense. Pour réparer l’erreur de son frère, Prométhée, celui qui pense avant, dote les hommes de la technique, comme pour compenser l’insuffisance de l’homme à survivre par ses propres moyens. Depuis, la technique n’a cessé d’habiller l’homme. Au départ, elle lui fournissait refuge et protection : elle était un moyen en soi pour survivre. Mais la rupture moderne est venue contredire les ordres établis. Voyant en le progrès un instrument nouveau d’autorité, l’homme a fait passer la technique comme fin en soi. Derrière la technique ne se trouvait alors plus la recherche de sécurité mais la recherche d’autorité. La sécurité induit un après, alors que l’autorité n’en a pas besoin. Voilà le passage d’une technique-pour à une technique-parce que. Devenu plus qu’un être parmi les vivants, le moderne s’est érigé en « maître et possesseur de la nature », selon le mot de Descartes.

La 5G au même titre que la révolution numérique n’est qu’un pas de plus sur le chemin tracé par la technique depuis la révolution moderne. Bien qu’elle soit jugée comme indispensable dans la quête du progrès ou comme réponse nécessaire à la concurrence industrielle, la 5G révèle la course effrénée de l’homme. On dit que la Chine travaille déjà sur la 6G. Puis viendra la 7G. Pourquoi pas la 8G ? Dans son Novum Organum, Francis Bacon indiquait que le degré d’ambition le « plus sage et le plus noble » pour l’homme était « d’accroitre l’empire du genre humain sur l’univers ». Soit de prendre part à cette course sans fin. De jurer terminer une course interminable. L’injonction technicienne a donc lancé l’homme dans une chevauchée éternelle. Lancé dans le quoi, il en a oublié le pourquoi. Le monde semble alors réduit à un domaine d’exploration, duquel ne peuvent sortir que de nouvelles innovations, décrites comme basculements. Mais vers où ? La technique en tant que feu volé à Héphaïstos relevait jadis d’une survie vitale. Aujourd’hui, elle s’est muée en un processus continuel d’assujettissement du monde sensible par le monde des choses. L’homme ne voit plus le besoin de s’arrêter un instant et d’observer le Lebenswelt, le monde concret de la vie.

Curieuse époque que celle qui met en valeur l’écologie, l’oikos, la maison, mais qui la soumet paradoxalement, toujours plus à la technique. Retour à la maison oui, mais à la maison connectée. Pris dans une course qu’il pense à tort terminer un jour, le moderne ne se rend compte de l’infini et donc de la vacuité de son entreprise. Pas de fin possible pour une technique détachée de toute réalité concrète de la vie. Elle a cessé d’être un dévoilement des potentialités terrestres pour devenir créatrice de nouveaux besoins. La technique se fonde sur l’intime conviction d’un futur-progrès : le futur devra induire le progrès et le progrès induit déjà le futur. Une tâche sans fin. La perte des finalités, la perte des pourquoi. Le seul objectif de plus de quoi.

Dans l’Art du roman, Kundera conclut : « Après avoir réussi des miracles dans les sciences et la technique, ce « maître et possesseur » se rend subitement compte qu’il ne possède rien et il est maître ni de la nature (elle se retire, peu à peu, de la planète) ni de l’histoire (elle lui a échappé) ni de soi-même (il est guidé par les forces irrationnelles de son âme). Mais si Dieu s’en est allé et si l’homme n’est plus maître, qui est donc maître ? La planète avance dans le vide sans aucun maître. La voilà, l’insoutenable légèreté de l’être. »

THOMAS DUTRIEZ

5G’s Potential, and Why Businesses Should Start Preparing for it

THE HARVARD BUSINESS REVIEW,

05 mars 2019

Que va donc apporter cette 5G dont tout le monde parle ? Intrigante et polémique, elle est loin de faire, à ce jour, l’unanimité. Les uns font part de leur scepticisme à l’égard de son intérêt – présumé minime – par rapport à la 4G. Les autres doutent de sa capacité à porter des innovations majeures. Pourtant, une promesse, la 5G décuplera nos opportunités technologiques. Outre le fait qu’elle puisse proposer des performances jusqu’à 100 fois plus rapides que sa sœur cadette, elle sera implantée de façon structurellement différente. Dites adieu aux immenses antennes au sommet des bâtiments. Place à l’ère des micro-relais, implantés partout autour de nous : à l’angle des buildings, sur les lampadaires… La promesse, donc, d’un signal plus dense, plus rapide, plus fiable.

Toujours est-il que les acteurs du monde de l’entreprise se veulent méfiants à l’égard de cette nouvelle technologie. Rien d’étonnant à cela lorsque l’on constate que certains opérateurs proposent d’ores et déjà des services « 5G » alors même que les infrastructures adaptées ne sont pas encore prêtes à être sollicitées. Pourtant, inutile de dire que les domaines en passe d’être révolutionnés par l’arrivée de la 5G ne manquent pas : industrie, intelligence artificielle, informatique quantique, santé, mobilités… Alors certes, la 5G nous aidera à moderniser ces secteurs et ce, au bénéfice des entreprises. Mais elle permettra également d’apporter des réponses adaptées à certains problèmes sociaux tels que la pauvreté, le réchauffement climatique, ou l’accès aux services de santé. Et c’est justement en ce sens qu’elle sera porteuse de nouveaux marchés.

Par exemple, pour les particuliers, les objets connectés relèvent aujourd’hui davantage de gadgets que de réels assistants au quotidien. Demain, ils seront capables de dialoguer entre eux. Ils deviendront par là même les artisans du confort de tous, et surtout garants de la bonne santé de nos seniors. Grâce à la 5G, rester chez soi au fil des années ne relèvera que de la formalité. Demain, nous pourrons compter sur des robots connectés, sur des prothèses imprimées en 3D, ou des téléconsultations. Chose tristement préoccupante : peu d’acteurs professionnels perçoivent actuellement cette valeur ajoutée. La 5G pourra désengorger les réseaux routiers grâce aux voitures intelligentes, réduire le nombre d’accidents, améliorer notre productivité, et donc participer à la hausse du PIB (500 milliards pour les E.U. d’ici sept ans), tout en créant de nouveaux emplois. L’agriculture verra ses rendements décuplés grâce à la présence de capteurs présents dans le sol ou de drones capables de déterminer les zones à traiter en priorité. Les divertissements sur mobiles (vidéos, jeux) seront rendus plus fluides grâce à une bande passante incroyablement plus importante.
La course à l’innovation et à la 5G est lancée. Et il est aujourd’hui crucial que les grandes entreprises prennent rapidement le pas, faute de quoi, elles risqueraient d’être incapables de s’adapter à la concurrence portée par des startups à la pointe de la technologie, prêtes, elles, à en découdre. La 4G est morte, longue vie à la 5G.

JEAN-BAPTISTE VARNAT

Protection de la santé, lutte contre le consumérisme… Pourquoi une partie de la gauche s’oppose à la 5G,

LE MONDE,

16 août 2020

Les opposants de la 5G qu’Emmanuel Macron réduit aux « Amish » sont divers. Passé le complotisme d’une minorité d’entre eux, écologie et droits sociaux sont au cœur de cet épineux débat. Nous retrouvons alors mêlés politiciens, personnalités publiques et particuliers, la plupart se voulant férus des travaux de Jacques Ellul et Bernard Charbonneau. Précurseurs en la matière, ils souhaitaient mettre l’écologie au centre des politiques et dénonçaient déjà il y a plus de vingt ans l’émergence d’une « société technicienne », où la technique servirait de béquille à une nouvelle forme sublimée d’aliénation.

Quels problèmes sont alors relevés ? Ajoutées aux lourdes installations électriques actuelles, les infrastructures pour la 5G ont un fort coût écologique. Cette nouvelle technologie devrait par ailleurs exacerber le consumérisme – notamment – énergétique, alors que nous peinons à amortir notre surconsommation. Le maire EELV de Grenoble et ancien ingénieur, Éric Piolle, questionne par conséquent l’utilité de grille-pains connectés quand le développement du numérique se révèle central dans l’augmentation des émissions de gaz à effet de serre.

La concentration des pouvoirs de décision sont en outre à remettre en question pour nombre de contestataires. Depuis les compteurs Linky, la verticalité de la société française n’est pas acceptée en matière de technologie. Les députés de l’opposition de gauche s’érigent alors en défenseurs de la population, à l’image de François Ruffin. Ce dernier veut voir en cet élan « progressiste » du gouvernement un aveu de vide idéologique et politique. Il élève ce combat au rang d’alternative politique : il nous faut choisir entre la poursuite du consumérisme actuel et la redéfinition de notre modèle comme de nos valeurs humaines. L’efficacité et la rationalité ou la liberté et la solidarité ?

C’est en somme une énième réflexion autour de la notion de progrès. Certes portée par des politiciens, elle aspire au contraire à les marginaliser. Qu’ils aient formé des collectifs, à l’instar de Pièces et main d’œuvre, ou non, certains français sont las de la récupération politique. Se sentant trompés à l’écoute des prises de positions de la gauche et des écologistes, ils voient celles-ci comme des utilisations à but technocratique. Ils refusent de voir un sujet qui leur semble capital devenir un moyen politique pour remporter des élections.

De l’urgence climatique au manque de représentativité de la démocratie française, la 5G remue le couteau dans la plaie de notre société. Elle apparaît pour certains comme un signe d’une marginalisation de l’écologie en faveur de la rentabilité. Pour d’autres, elle souligne le caractère pyramidal de la politique française, où la population est soumise aux ordres d’une élite déconnectée de la réalité. Enfin, la 5G rappelle la défiance – croissante – envers les responsables politiques de tous bords

ANTOINE BATTINI