SAISON 2021-2022 – MARS – NUMERO 7
CENTRISME ET EXTREMISME
Contre les extrêmes, pour l’inertie centriste
MATTHIEU GOURGUE
Combien de fois nous-a-ton enjoint de laisser de côtés nos idéaux politiques au profit d’un « vote utile », censé vaincre les partis extrémistes qui constitueraient le plus redoutable naufrage de nos démocraties ? Nous éviterons de compter, mais nous pourrions tout de même nous demander ce qui se cache derrière l’épithète « extrémiste » et si ce fameux vote utile ne serait pas lui-même l’apogée d’un système en déroute.
Habituellement, on qualifie d’extrémiste tout parti qui se place à une extrémité de l’échiquier politique. Extrême provient du latin extremus, le plus à l’extérieur, le dernier. Ainsi, le parti le plus à gauche et le plus à droite à un instant t représentent l’extrémisme. Cette vision simplificatrice semble confuse et malhonnête : il suffit qu’un parti encore plus à droite que l’actuelle extrême droite émerge pour que celle-ci devienne acceptable politiquement. Finalement, l’extrémisme serait une notion contingente, et le contenu idéologique d’un parti serait étranger à sa qualification d’extrême.
Dans le dictionnaire Larousse, l’extrémisme est défini comme le « comportement politique consistant à défendre les positions les plus radicales d’une idéologie ou d’une tendance. » On remarque alors que l’extrémisme peut être atteint par chaque personnage politique tant que sa position sur une idéologie est sans concession. Ainsi, Emmanuel Macron pourrait être un extrémiste néolibéral et Yannick Jadot un extrémiste écologiste. Comment faire alors pour distinguer ces candidats de ceux qu’il faut craindre ? Comment choisir de voter contre un extrémiste au profit d’un autre ?
Certes, de nombreux travaux ont contribué à construire une définition autonome de certains courants extrémismes en dégageant plusieurs traits communs malgré les différences de contexte. Par exemple, Michel Winock dégage neuf traits caractéristiques des courants d’extrême droite, dont la nostalgie d’un passé idéalisé couplé à un rejet du présent considéré comme une période de décadence, l’anti-individualisme et la peur du métissage. Quant à l’extrême gauche, il est communément accepté que ses différents courants se rejoignent dans l’abolition du capitalisme et la révolution comme seul moyen de créer une société égalitaire.
Si le concept d’extrémisme politique a donc évidemment une pertinence, force est de constater que son usage est dévoyé de deux manières : premièrement par un usage purement péjoratif ciblant divers courants afin de les disqualifier et deuxièmement, en les mettant tous dans le même sac sous prétexte que les extrêmes se rejoignent.
Cette assimilation des extrêmes, aujourd’hui placardée sur tous les murs de la République et considérée comme une évidence est l’aboutissement d’une longue maturation commencée dès 1791. Dans l’hémicycle, « l’appellation d’ « extrême » devient l’un des lieux communs de la critique antirévolutionnaire »(1). A Madame de Staël de continuer cette comparaison : « On a dit souvent, dans le cours de la révolution de France, que les aristocrates et les jacobins tenaient le même langage, étaient aussi absolus dans leurs opinions, et, selon la diversité des situations, adoptaient un système de conduite également intolérant » (2). (3)
Les plus grands moralistes de notre ère n’hésitent pas à défendre ces amalgames, comme lors du référendum sur le Traité établissant une Constitution pour l’Europe. En 2005, on lisait dans Le Monde que cet « immense front de refus » était composé de votes « égaillés entre extrême droite, extrême gauche et abstention ». Martine Aubry allant même jusqu’à identifier le refus de l’approfondissement de l’intégration européenne à « ce qui a conduit l’Italie d’autrefois à ce que l’on sait ». Aujourd’hui, c’est grâce à l’étiquette populiste que de nombreux courants sont à la fois rétrogradés et amalgamés : La France insoumise, le RN, le Brexit, les gilets jaunes, Donald Trump et Bernie Sanders sont tous partisans du même front.
Certes en prônant le vote utile, on évite de nombreux candidats qui sans doute ne contribueraient pas à améliorer la situation de leurs électeurs. Mais pour quoi vote-t-on alors ?
Une position nuancée, partagée, est-elle par nature plus apte à relever les défis contemporains qu’un choix radical ? Prenons comme exemple l’Union européenne et les différentes propositions des candidats à l’élection présidentielle de 2022. Une grande partie de ces mesures à ce sujet seraient tout bonnement inapplicables en restant au sein de l’Union. Par exemple, l’affirmation de l’identité constitutionnelle de la France comme un ensemble de normes supérieures au droit européen proposée notamment par Valérie Pécresse et Jean-Luc Mélenchon, le fait de réserver 80% des marchés publics aux entreprises françaises (Montebourg) ou assurer la priorité nationale d’accès à l’emploi (Marine Le Pen).
Pour rappel, la Constitution de 1958 prévoit en son article 55 la supériorité des traités sur les lois, et en son l’article 88-1 la participation de la République à l’Union européenne. Du côté du droit européen, la Cour de justice des communautés européennes a depuis longtemps consacré le principe de primauté du droit de l’Union (CJCE 15 juill. 1964, Costa c/ Enel).
La seule alternative à laquelle nous sommes confrontés se situe donc entre le maintien dans l’Union avec la soumission des politiques nationales aux politiques européennes, ou bien la sortie de l’UE. Dans ce contexte, le choix radical de sortir de l’Union européenne pourrait sembler sensé dans la mesure où il rendrait possible de nombreuses réformes pertinentes selon ces candidats et leurs électeurs.
Un autre domaine dans lequel la radicalité semble s’imposer contre tout autre possibilité est la protection de l’environnement. Hoesung Lee, économiste et président du GIEC affirmait à propos du rapport qu’il « souligne l’urgence d’une action immédiate et plus ambitieuse pour faire face aux risques climatiques. Les demi-mesures ne sont plus une option. » L’eau tiède et la modération ne peuvent plus suffire pour sauver notre maison commune. Pourtant, les partisans de la nuance ne cessent de se satisfaire d’un statu quo dont l’inertie n’est même plus contestée. Selon l’ancien président de la Réserve fédérale américaine Alan Greenspan : « En dehors des questions de sécurité nationale, l’identité du prochain président n’importe presque plus » (4).
Finalement, si la qualification d’extrême est bien utile pour disqualifier certains adversaires, force est de constater que ni l’imprécision de ce qu’elle vise ni sa distribution à grande ampleur à toutes sorte de courants ne semblent renforcer son bien-fondé. A l’inverse, une politique extrême dans sa radicalité pourrait constituer l’unique remède au moins pour l’environnement, au plus pour reprendre les rênes d’un système dans lequel « les politiques publiques […] ont été largement remplacées par les forces globales des marchés » (5).
(1) : Uwe Backes, Les Extrêmes politiques. Un historique du terme et du concept de l’Antiquité à nos jours, Cerf, coll. « Politique », Paris, 2011.
(2) : Germaine de Staël, De l’influence des passions sur le bonheur des individus et des nations, 1796.
(3) : Ces développements sont inspirés de l’article « Les extrêmes se rejoignent… » de Constantin Brissaud paru dans le Numéro d’avril 2019 du Monde diplomatique.
(4) : Cité par Adam Tooze, Crashed : How a Decade of Financial Crises Changed the World, Penguin Books, New York, 2018
(5) : Ibid
Rien de plus radical qu’un modéré ! L’analyse Camusienne d’un vice démocratique
JULES ANDRE
« Dans le brouhaha des évidences et des vérités assénées, il n’y a rien de plus radical que la nuance ». Cette réflexion tirée de l’essai de Jean Birnbaum Le courage de la nuance (1), est une véritable bouffée d’oxygène pour une majorité silencieuse de plus en plus mal à l’aise face au débat public. Il faut dire que l’ouvrage tombe à pic : entre débats stériles, escalade inaudible d’arguments fallacieux échangés sur divers plateaux de télévision, lynchages numériques, deep-fakes et autres vues de l’esprit, l’exercice du débat démocratique semble bien mal en point.
Affirmer que les centristes ont la démarche politique la plus radicale n’est ni jouer sur les mots ni se jouer des enjeux liés à la progression de l’extrémisme. Pour Alain, « la radicalité implique de chercher toujours à comprendre plus loin, en remontant à la racine (radix) – à la chose même et à en tirer les conséquences ». L’action radicale cherche à agir sur la cause profonde de ce qu’elle veut modifier et ne se complaît pas dans des mesures palliatives, destinées à apaiser la colère des foules ou à surfer avec opportunisme sur les émotions déchaînées par une polémique. Les extrêmes peuvent-ils vraiment s’approprier le monopole de cette démarche louable, qui tend à atteindre l’origine première des choses, à aller jusqu’au bout des conséquences impliquées par un choix initial, qu’il soit idéologique ou politique ? Le terme radical semble n’être plus qu’un qualificatif galvaudé dont un grand nombre de politiciens se font aujourd’hui les chantres.
De mouvance d’extrême gauche lors de sa création en 1901 à mouvement de centre droit aujourd’hui, le parti radical a d’ailleurs évolué vers plus de mesure et de compromis dans la droite ligne du sens originel de son nom. En effet, après les turbulences idéologiques de ses débuts et avec le retour d’Édouard Herriot à la tête du parti en 1931, le parti radical s’engage sur une voie nouvelle. Tout en conservant son identité de gauche républicaine, il se comporte avec pragmatisme en parti du « juste milieu » au gouvernement, capable de regrouper autour de lui une majorité de français averse aux extrêmes réactionnaires comme révolutionnaires. Un comble pour les années trente qui apparaîtraient presque comme un modèle de tolérance et de circonspection !
Aujourd’hui pourtant, les hommes politiques semblent constamment obligés de se positionner sur tout. Sur les réseaux sociaux comme dans les interviews il faut avoir un avis, peu importe s’il est fondé ! Il n’est assurément pas sain de devoir juger de sujets graves sans disposer d’éléments concrets, mais l’heure semble être à l’occupation de l’espace sonore et visuel dans les médias. Souvent pourtant, l’éthique de la mesure est une éthique du silence. Anne Chemin parlait d’un phénomène de panique programmatique dans « L’heure du monde ». A ses yeux, les programmes étaient des biens politiques de cycle long et sont devenus des biens politiques de cycle court puisque l’ère numérique a entrainé une forme d’impatience des électeurs : les résultats doivent être immédiats, les réponses conjoncturelles et les promesses irréfléchies …
Mais lorsqu’une erreur est commise faute de stratégie pensée en amont, il faut désigner un coupable sans perdre la face et son « emploi de politicien ». Entre alors en scène le grand jeu des accusations, de la guerre des chiffres et des envolées lyriques caractéristiques de la langue de bois. René Girard montrait dans La violence et le sacré à quel point la désignation d’un bouc émissaire était un jeu dangereux. Si l’histoire en a été le triste témoin, les discours -populistes, racistes ou xénophobes- stigmatisant certaines populations sans chercher à s’interroger sur la multi dimensionnalité des problèmes qu’ils dénoncent- reviennent actuellement en force. Les modérés vivent donc des temps difficiles tant les efforts de leur pensée semblent anachroniques.
Le centriste défend avec héroïsme une ardue exigence de réflexion. Le jusqu’au boutisme de son rigorisme de pensée en fait un être hors norme, loin des étiquettes tenaces qui collent à la peau des centristes « mous du genou », indécis ou velléitaires. Albert Camus parle de l’équilibre de la pensée comme d’« un effort et un courage de tous les instants » et soutient que « la société qui aura ce courage est la vraie société de l’avenir ». Le véritable radical, c’est celui qui lutte contre les pensées préconçues, les raccourcis faciles, les procès sans juges et les campagnes d’épuration. Dans son journal Combat, il affirmait : « notre monde n’a pas besoin d’âmes tièdes. Il a besoin de cœurs brûlants qui sachent faire à la modération sa juste place». Il y a donc une éthique de la mesure, un devoir d’hésitation face à la complexité des maux que la politique se targue de pouvoir résoudre. Camus n’a pas choisi Charybde contre Scylla : un totalitarisme plutôt que l’autre. Il a préféré être un homme libre, quitte à être vu comme une conscience malheureuse ou une belle âme. En refusant la doxa de Saint Germain-des-Prés et les chimères révolutionnaires de Sartre pour se tourner vers un réformisme intransigeant, Camus illustre l’une de ses maximes les plus célèbres : « Nous étouffons parmi les gens qui pensent avoir absolument raison ». (2)
La modération est une vigilance permanente qui passe aussi par le langage, le choix des mots, l’acceptation des silences et le rejet de certains lexiques. Camus assénait gravement que « mal nommer un objet, c’est ajouter au malheur de ce monde ». Comment ne pas l’approuver lorsque les concepts se confondent, les expressions instrumentalisées blessent et les inexactitudes embrouillent les débats. L’effort d’exactitude lexicale que des femmes et hommes de lettres comme Arendt, Orwell, Aron et Camus portaient dans le débat public est un enjeu de taille, étant entendu que pour débattre d’un problème, il faut s’accorder sur sa définition même. A l’inverse, Maurras résume parfaitement la démarche extrémiste, brouillant la réalité derrière des concepts abstraits : « Voilà le bien. Voilà le mal. Il faut prendre parti ».
La modération est enfin radicale en politique dans la mesure où elle ne paye pas. Le modéré, par sa prudence et son effort d’exactitude va à rebrousse-poil de la politique, tendue tout entière vers l’action. Malraux le fait dire à Garcia dans L’espoir : « Le grand intellectuel est l’homme de la nuance, du degré, de la qualité, de la vérité en soi, de la complexité. Il est par définition, par essence, anti-manichéen. Or, les moyens de l’action sont manichéens parce que toute action est manichéenne. Tout vrai révolutionnaire est un manichéen. Et tout politique ». La virtuosité en politique telle que la conçoit Machiavel s’oppose en tout point avec la déontologie Camusienne : il s’agit d’accéder au pouvoir quels que soient les moyens et non de dire la vérité quoi qu’il puisse en coûter. Les convictions du modéré, qui prend le risque de la franchise au lieu de tirer profit de la langue de bois et qui propose des politiques réalistes au lieu de bercer les foules de promesses illusoires, consacrent sa démarche radicale, presque insensée. Puisqu’il n’est pas rentable de convaincre, le modéré doit-il persuader en politique ? Assurément non, puisqu’il ne serait alors plus un modéré !
S’il est clair que la prudence est la première des audaces, l’écueil de l’exigeante démarche modérée serait de s’enfermer dans des principes qui freineraient son action politique. Ce risque sonne étrangement avec l’avertissement de Perrault « Le kantisme a les mains pures mais il n’a pas de mains ». Faut-il pour autant abandonner l’action politique aux médiocres et aux désinvoltes ?
(1) : Ce texte s’appuie largement sur le travail de Jean Birnbaum Le courage de la nuance (2021, Seuil)
(2) Albert Camus, Le Siècle de la Peur (Combat, 1948)