SAISON 2020 – AVRIL – NUMERO 10

LA CONFRONTATION
DES MARDISIENS

DU LIBÉRALISME ÉCOLOGIQUE ?

Alors que l’écologie n’a jamais été autant au centre des attentions, la nature disparaît progressivement du champ de vision. Curieux paradoxe pour une génération qui souhaite sauver l’environnement. Mais voilà : l’environnement et non la nature ; l’homme veut sauvegarder son environnement, le décor autour duquel il gravite, lui au centre. Ce qui le nourrit et ce qui conditionne sa survie. Mais pas la nature, pas ce qui l’éblouit et l’émerveille. Pas ce qui le dépasse, seule finalité dans son monde contingent. L’enlaidissement du monde se poursuit sans que l’esthétique de l’innovation ne soit remise en question. Tant qu’on préserve un environnement remis à neuf pour nos besoins. Écologie fonctionnelle, bien moins visuelle.

« Le paysage, comme l’amitié, est notre rivière souterraine. Paysage sans pays » disait René Char. Ces paysages qui s’écoulent en nous, à l’intérieur cachés, discrets mais qui subsistent. Leurs flots résistent à la contrainte. Ils sommeillent dans leurs lits propres, une nature inscrite dans la profondeur de l’âme humaine. La nature est le modèle, l’homme réplique. Les paysages ne connaissent pas de frontière, ils ne connaissent rien. Sans attache, sans patrie, les paysages sont loin des pérégrinations humaines, les pays les importent peu.

L’arraisonnement du monde aura conduit l’homme à quitter la nature, pour lui substituer l’environnement sur qui il étend son pouvoir. L’injonction biblique d’un « dominer » originel présent dans la Genèse aura dirigé l’homme vers la puissance plutôt que vers la responsabilité d’un dominus. Un maître de maison à qui échoit la responsabilité divine d’une mission : « Dominez sur les poissons de la mer, les oiseaux du ciel, et sur tout animal qui se meut sur la terre ». Le dominus est chargé de ses hôtes, hôte lui-même dans la maison de Dieu. En même temps séparé ontologiquement de ceux qu’il accueille et séparé transcendantalement de celui qui l’accueille. Responsable qui rendra des comptes. Plus que jamais, comme le dirait Rilke, « le périssable nous réclame et a besoin de nous, nous périssables plus que tout ».

 

THOMAS DUTRIEZ

L’écologie et l’économie sont bien compatibles… à condition de ne pas tout confondre

FÉLIX DUMAS

Notre planète va mal. Elle se détériore, elle se meurt, et l’être humain est responsable de cette lente agonie. Pourtant, pendant des siècles, voire des millénaires, et sans nécessairement devoir remonter jusqu’à nos ancêtres « chasseurs-cueilleurs », les êtres humains vivaient en harmonie avec la planète. S’ils ne la vénéraient pas, ils la respectaient. Ils la remerciaient de l’abondance qu’elle leur prodiguait ou admiraient avec effroi ses forces se déchaîner. Où en sommes-nous aujourd’hui ? Pourquoi cette harmonie ne semble-t-elle plus envisageable ?

La situation actuelle est le résultat de nombreux changements de long terme et profonds qu’il semble impossible à enrayer. À commencer par l’avènement d’un monde contemporain connecté, dont le rythme cardiaque se confondrait à s’y méprendre à l’intensité des échanges et des flux mondiaux, financiers, économiques et humains. La crise du Covid l’a bien montré : les échanges ont ralenti, les marchés se sont affolés … et la planète s’est remise à respirer. Ce constat est indéniable.

Toutefois, je ne pense pas que le problème écologique soit un problème imputable à notre système économique en tant que tel. Certes, la recherche effrénée du profit et des bonnes opportunités se fait souvent au détriment de la planète mais c’est avant tout l’étiolement d’un rapport ancestral à la nature et l’illusion que l’ouverture effrénée des frontières est un progrès (ouverture financière, économique, culturelle …) qui sont les causes de la tragédie à laquelle nous assistons. 

Dans l’histoire de l’humanité, et baisse ponctuelle liée à la crise du Covid mise à part, jamais le PIB mondial n’a été aussi important  : toutes choses égales par ailleurs, nous n’avons jamais été aussi riches.  Nous avons bien la richesse pour endiguer le réchauffement climatique. Il suffirait alors d’investir de manière stratégique. Pourtant, nous ne le faisons pas. Deux raisons sortent du lot : nous ne le faisons pas parce que ça n’apparaît pas économiquement rentable mais aussi parce que la lutte écologique n’attire pas. 

Aussi étrange que cela puisse paraître, profit et écologie sont bien compatibles. Par conséquent, il me semble que modèle capitaliste et écologie peuvent bien trouver des terrains d’entente. À titre d’exemple, le Boston Consulting Group et le Forum Économique Mondial ont identifié en 2010 une dizaine d’entreprises basées dans des pays en développement qui présentaient les pratiques les plus durables. Parmi ces dernières, Zhangzidao Fishery Group (RPC), Florida Ice & Farm (Costa Rica), Shree Cement (IND), Jay Irrigation Systems (IND). Ces entreprises présentent des marges bénéficiaires élevées et taux de croissance bien supérieurs à la moyenne : respectivement 40%, 25%, 50% et 20% entre 2005 et 2009.

Au-delà de ça, on peut considérer aussi que le fait que la lutte écologique soit « à la mode » la rend plus rentable dans la mesure où les consommateurs occidentaux sont réceptifs aux efforts et aux changements qui vont dans le sens d’un meilleur respect de l’environnement, de la préservation de la biodiversité, des circuits courts et locaux.

Dans un deuxième temps, si écologie et économie semblent être des notions contradictoires, c’est parce que la lutte écologique doit compter sur de faux alliés. En effet, et en caricaturant un peu, l’écologie, apparaît comme une lutte menée par des bobos mondialisés qui se sont appropriés la préservation de la planète. Leurs propositions, parfois dénuées de sens, ressemblent souvent plus à des campagnes de communication qu’à autre chose. L’écologie ce n’est pas construire des éoliennes et décorer les rues parisiennes avec des pots de fleur ; ce n’est pas non plus s’opposer à la chasse et au nucléaire par principe, en affirmant que ce sont des pratiques d’un autre temps.

L’écologie n’est pas un programme économique qui se dresse nécessairement contre le système capitaliste. Or précisément, on veut en faire un programme économique. On veut limiter l’écologie à ce qu’elle n’est pas. L’écologie c’est avant tout un rapport que l’on a avec la nature. L’écologie, c’est le bruissement des feuilles d’arbres en forêt, c’est l’odeur du sel sur le bord d’une plage, c’est la chaleur sèche du sable sous le soleil. L’écologie, c’est reconnaître la beauté du monde qui nous entoure, c’est se battre pour la préservation d’une harmonie entre les éléments et les êtres vivants. C’est parce qu’on veut en faire un programme économique que la lutte écologique contemporaine est incohérente.

En somme, écologie et économie sont bien compatibles mais si et seulement si l’on prend en compte l’écologie au sein de l’économie. Là se trouve selon moi la nuance. En ce sens, je reconnais alors volontiers que cette condition passe souvent à la trappe, que trop souvent même les conséquences environnementales sont oubliées. Je reconnais aussi que le système économique actuel doit évoluer pour revenir à plus de bon sens, plus de cohérence dans les investissements effectués et qu’il faut lutter contre un capitalisme financiarisé totalement déconnecté de la réalité.

Enfin, il faut avoir confiance. Il faut avoir confiance en l’action et la mobilisation de chacun. N’omettons donc pas que le capitalisme économique reste le seul système économique viable car reposant sur la liberté individuelle … à condition que les responsabilités individuelles de chacun soient assumées.

Face à la crise écologique, la désuétude de « l’interventionnisme d’urgence« 

ANTOINE BATTINI

En ébranlant la soi-disant stabilité idéologique du monde économique, la crise écologique a mis en évidence les limites du système capitaliste dans sa forme néolibérale. Cette dernière a, petit à petit, gagné en popularité pour s’ériger dans les années 1980 au rang de matrice générique de l’économie mondiale. Soit vertueuse la nation qui applique sans nuance les préconisations des Chicago Boys. Nous nous rendons aujourd’hui compte des conséquences sociales qu’elle implique et des erreurs de jugement desquels elle est née.

Un point, pourtant, paraît échapper à la critique du néolibéralisme. Il nous a été montré avec le temps que le refus de l’interventionnisme sur lequel se fonde a priori ce modèle n’est pas exempt d’exceptions. Au contraire, le néolibéralisme fragilise l’Etat au point d’appeler systématiquement à un « interventionnisme d’urgence » : nous attendons que « notre maison brûle » pour daigner agir. Or, un tel fonctionnement est incompatible avec l’urgence de long­-terme qu’est la crise écologique et requiert au contraire un financement, certes ponctuel, mais bien plus important. 

Si nous filons la métaphore chiraquienne, il convient d’observer ce qu’elle symbolise fondamentalement dans l’imaginaire commun et comment elle appuie ce principe nouveau d’interventionnisme d’urgence. Jacques Chirac exprimait par ces propos la gravité de la crise écologique devant les membres de l’Organisation des Nations Unies en 2002. Pour justifier une action commune aux Nations Unies, Chirac présente le caractère urgent de la crise et rejoint par là-même le groupe des personnes faisant appel à ce fameux champ lexical.

Deux problèmes émanent d’une telle formulation. A première vue, de tels propos rassurent les écologistes qui, eux, s’acharnent depuis bien des années à sensibiliser l’opinion publique. Seulement, ces propos renforcent l’état de fait que seul une urgence appelle aujourd’hui à être traitée. Mais, pour qu’elle le soit, faut-il encore que la majorité de notre classe dirigeante, voire la majorité de la classe dirigeante mondiale, en soit convaincue. Lourde tâche pour la cause écologique, sachant qu’il y a peu, la Maison Blanche hébergeait un président qui se revendiquait comme climato-sceptique. Qui plus est, certaines personnes réagissent par l’opposition au registre de l’urgence : il nous suffit de penser aux réactions – quelque peu critiques – de la droite et de l’extrême-droite à l’intervention de Greta Thunberg à l’Assemblée nationale.

D’autre part, de tels propos confirment et réaffirment le passage sous silence de l’avènement de l’interventionnisme d’urgence, ce qui occulte l’existence de solutions tout autres. Nous nous dépossédons des moyens d’agir car nous ne pensons pas l’Etat capable. Observons que Jacques Chirac fait référence à une « maison ». Il est intéressant de s’arrêter sur ce terme dans sa portée symbolique, qui, très certainement, échappait au Président lorsqu’il l’a prononcé. En effet, une maison est privée et n’est pas un bien commun à la communauté. Bien que le déterminant « notre » précède « maison », nous sommes placés dans un cadre privé, intime. Il est évident qu’un tel cadre n’appelle pas à une prévention des risques. Au contraire, un bâtiment commun à une communauté est, bien heureusement, soumis à des règlementations qui le préparent, notamment, aux incendies. Eteindre avec un extincteur un début de feu est bien moins coûteux que maîtriser les flammes d’un incendie avéré et réaliser les réparations nécessaires.

Ce constat n’est pas novateur et relève d’ailleurs d’un concept bien connu : l’assurance. L’extincteur est en effet l’investissement préalable, ce coût premier qui possiblement ne servira à rien. Cette dimension de pari que revêt le concept d’assurance est primordiale pour comprendre le malheureux calcul qui fonde les hypothèses néolibérales, particulièrement celles des néo-classiques qui suivent Friedman. D’une part, il est considéré que l’investissement premier de l’Etat va avoir des conséquences négatives sur l’économie car il dérègle le marché. D’autre part, l’ajustement presque magique du marché entraînera, parallèlement à la prise de conscience des masses, une transition relativement aisée en cas de chocs ponctuels. Ainsi, le coût premier de l’assurance serait finalement supérieur au coût d’un interventionnisme ponctuel, que nous appelions précédemment interventionnisme d’urgence. Une telle pensée est proche de la position défendue par Jeremy Rifkin dans son ouvrage Le New Deal vert mondial de 2019.

L’acception contemporaine du concept d’économie étant fondamentalement néolibérale aujourd’hui, il nous paraît de ce fait contraire à l’économie de nous préparer au choc écologique. Pourtant inévitable, nous attendons encore que l’étincelle se transforme en brasier. Il faut noter que la détection de l’étincelle – qui s’est aujourd’hui développée bien au-delà de la simple étincelle – coïncide temporellement avec la théorisation du néolibéralisme. Alors que se faisait connaître l’Ecole de Chicago de Milton Friedman, le rapport The limits of growth, plus connu sous le nom de rapport Meadows, présentait en 1972 un certain nombre de solutions pour éviter l’urgence climatique.

De fait, la popularité grandissante des thèses néolibérales a éclipsé cet enjeu majeur. La cause climatique n’est alors ressurgie qu’à l’heure des constats alarmants des scientifiques. Difficile de remettre toute la faute sur les anciennes générations qui vivaient dans un contexte où la conscience écologique n’était sans aucune mesure avec celle d’aujourd’hui. Difficile, aussi, de ne pas se mordre les doigts à l’idée que de plus légers investissements à cette époque nous aurait évité la situation actuelle. D’où le sentiment désabusé au sein de la jeunesse, que symbolise parfaitement le « vous avez volé mes rêves et mon enfance avec vos paroles creuses » de Greta Thunberg.

C’est ainsi que nous continuons à accepter la croissance des majors pétrolières, la consommation on ne peut plus excessive de viande et les allers-retours de produits conformément à la division internationale des processus productifs. Notre vision de l’économie s’est peu à peu bornée au « more is better ». Etroite, donc, elle ne prend pas en compte les externalités négatives liées au « more » et préfère le néolibéralisme qui se montre particulièrement performant dans la surproduction. En ne sollicitant qu’un « interventionnisme d’urgence », il ne peut présenter de solution durable à la crise climatique. L’économie et les systèmes la régissant doivent s’adapter à cette crise. Non le contraire.