SAISON 2022-2023 – MARS – NUMERO 2

LA CONFRONTATION
DES MARDISIENS

FAUT-IL LEGALISER L’EUTHANASIE ?

Liberté, dignité, nécessité: pourquoi l’euthanasie doit être légalisée.

ANTOINE VITETTA

Bien que notre disparition soit une étape faisant partie intégrante de la vie, la société éprouve de grandes difficultés à vivre avec la mort. Avec les nombreux progrès médicaux et technologiques, la tentation de maintenir à tout prix la vie d’individus se développe, les limites de la mort sont sans cesse repoussées. En conséquence, lorsque celle-ci survient, elle est le plus souvent vécue comme un échec. Avec cette vision, il est difficile de penser la mort comme un choix délibéré. Pourtant, de nombreuses personnes, souffrantes atrocement de maladies incurables ou d’handicaps écrasants, clament leur volonté et surtout leur droit de mourir. 

« Le droit de toute personne à la vie est protégé par la loi. La mort ne peut être infligée à quiconque intentionnellement ».    

Conçue pour protéger les libertés fondamentales de chaque individu, la Convention européenne des droits de l’homme, dans son article 2 datant du 29 avril 2002, stipule qu’on ne peut décider de la mort d’un autre, même s’il nous en formule la demande. Le désir de mourir exprimé par un malade incurable ou mourant ne peut en aucun cas constituer un fondement juridique à sa mort de la main d’un tiers alors que se donner la mort soi-même est en revanche légal. Le suicide en France n’est pas un délit, alors pourquoi l’assistance au suicide en est un ?

L’euthanasie volontaire, qui est une assistance médicale au suicide n’est en effet toujours pas légale en France et ce malgré de considérables progrès induits par les lois Léonetti (2005) et Claeys-Léonetti (2016). La loi de 2005 autorise un patient, lorsqu’il est en fin de vie et juge que le traitement qui lui est administré relève d’une « obstination déraisonnable », à refuser ledit traitement, quand bien même ce refus l’expose à mourir. Celle de 2016, quant à elle, permet à un patient qui souffre et dont la mort est proche et inéluctable de demander une sédation profonde et continue jusqu’au décès. Ces lois sont la preuve que mourir peut, dans certains cas, être envisagé comme l’unique solution et qu’il peut être déraisonnable d’imposer une survie provisoire. Il est hypocrite d’accepter l’interruption de traitements ou la prescription de médicaments à double effet dont l’issue peut être fatale et, dans le même temps, refuser l’inoculation volontaire de produits qui conduisent au même résultat avec des conditions moins pénibles pour le patient. Dès lors qu’un patient demande l’interruption des traitements qui lui sont dispensés, ou bien qu’il consent à ce que lui soit administré des antidouleurs, au risque d’accélérer son décès, il exprime une envie de mourir. Cette volonté devrait, en toute humanité et au nom de la liberté humaine, être entendue comme telle et il faudrait pouvoir lui apporter satisfaction sous la forme de l’injection de produits mettant fin à ses jours. Le droit de choisir sa mort, en fonction de son état de santé et de l’intensité de ses souffrances, devrait être reconnu afin que chacun puisse disposer de la liberté de déterminer la qualité de sa fin de vie. 

« La dignité est ce qui définit la vie humaine ».

Dans un rapport de 1991, la Commission de l’Environnement et de la Santé publique du Parlement Européen souligne l’importance de la notion de dignité qui est au cœur des débats sur l’euthanasie. En effet, près de 60% des Français meurent à l’hôpital, fréquemment dans la solitude, se voyant pour certains imposer une survie par l’intermédiaire de techniques dans des conditions déshumanisées. Nombreux redoutent ainsi d’achever leur vie dans la déchéance intellectuelle ou physique, la sénilité et la dépendance. Est-ce digne de l’homme de terminer sa vie dans l’inconscience, entretenu par des machines ? N’y a-t-il alors pas atteinte à sa dignité ?

Nos obligations à l’égard de la vie demeurent, y compris lorsqu’on veut la quitter. Elles s’expriment en partie dans la dignité des actes ultimes de notre existence, ceux qui permettront d’atténuer la douleur de la séparation, et aux survivants de renouer avec la vie en conservant de nous une mémoire vivante. Il ne s’agit donc pas tant de mourir dans la dignité que de vivre dignement et respecté, en dépit de l’imminence de l’échéance. De nouveaux mouvements émergent et se mettent en place pour permettre à chacun d’avoir une fin digne et sereine. L’Association pour le Droit de Mourir dans la Dignité (ADMD), par exemple, s’oppose aux abus de l’acharnement thérapeutique et lutte pour que soit reconnu le principe d’autodétermination, permettant aux malades le demandant d’obtenir, dans des cas limitativement déterminés, une aide active à mourir. Des pays Européens font également évoluer leur législation sur ce sujet, avec les Pays-Bas, la Belgique, le Luxembourg et l’Espagne depuis juin 2021, qui légalisent cette pratique. Toutes ces avancées montrent l’importance de protéger la dignité de chaque personne et d’assurer à chacun la fin qu’il souhaite.

Ainsi, rendre légal l’euthanasie volontaire ne reviendrait pas à accorder au corps médical le droit de donner la mort. Ce serait admettre le droit à chacun de s’approprier sa mort, « et d’en choisir les conditions selon sa conscience, sa force de résistance et ses convictions morales. Cette liberté individuelle, reconnue par la dépénalisation de l’euthanasie volontaire, mettrait en harmonie les mœurs et le droit. Elle permettrait d’éviter les nombreux abus engendrés par la sévérité de la loi actuelle et permettrait à chacun de vivre mais aussi de mourir dans la liberté et la dignité.

On veut nous sucrer la mort.

JEAN-BAPTISTE BONNEVILLE

« Veux-tu un gros bonbon sucré l’ami ? » « Oh oui ! » « Tiens, ce sera ta vie ».

On veut faire de vos vies de gros bonbons sucrés. Qu’elles soient douces, suaves et sans aspérités. Qu’à l’aube de votre dernier jour vous vous leviez et que le mot « douleur » soit vide de sens, et même qu’au lendemain de votre mort, vous ne puissiez dire ce que c’est que souffrir. « La vie sans douleur », un slogan aux accents soixante-huitards, et qui aurait bien résumé le tournant qui était en train de s’opérer quant à la conception dominante de la vie. La multiplication, par 350 en cinquante ans, de la consommation de médicaments[1] illustre à elle seule cette tendance. C’est donc au croisement d’une révolution scientifique, caractérisée par les progrès spectaculaires de la médecine depuis la fin du XIXe, et philosophique énonçant la conviction que la vie doit être plaisir, qu’est née une société prônant la vie sans douleur. Assez logiquement, l’idée que la vie devait pouvoir être abrégée sans difficulté, si elle était trop pénible (physiquement ou psychologiquement), est venue clore le raisonnement. Ainsi, on ne peut débattre de l’euthanasie sans prendre conscience que ce n’est que le visage contemporain d’une position philosophique beaucoup plus large sur la vie.

Mais n’est-ce pas une vie amputée qu’on nous propose là, une vie qui marche à cloche-pied ? La vie, que défendent les promoteurs de l’euthanasie, se retourne contre elle-même : ces derniers refusent d’accepter que les expériences les plus désagréables, les plus lamentables valent la peine d’être vécues et peuvent même nous grandir.  C’est un « non » à la vie qu’ils scandent en cherchant à trier dans l’existence les aspects qui conviennent. Au contraire, je soutiens qu’il faut « n’être plus qu’un homme qui dit oui »[2]. Dire oui à toute son existence, choisir une vie pleine, complète, qui ne cherche pas à s’amputer d’une partie de ce qu’elle est, par facilité. Elle est alors une vie qui s’intensifie de ce qu’elle parvient à surmonter. A vrai dire, il m’est inutile de chercher à vous convaincre quand je peux simplement dire ceci : enfant, vous avez sans doute éprouvé la joie de goûter au gros bonbon sucré, mais à garder celui-ci trop longtemps en bouche, on s’en lasse et on le crache. Il en va de même pour nos existences. Une vie sans peines, sans douleurs est d’une fadeur immense.

L’agonie, me direz-vous, ne rentre pas dans ce cadre car, quand bien même la souffrance aurait pour vertu de nous grandir pendant notre vie, ici l’expérience s’achève par la mort. Elle serait donc inutile, sans profit, on pourrait la rayer de nos existences. Mais un tel raisonnement, d’une part, refuse l’opacité de la vie, son imprévisible devenir. Qui vous dit que votre agonie ne durera pas dix ans ? N’en retirerez-vous rien ? Même Sisyphe, qui a sans doute le plus tragique des destins, parvient à y trouver un sens, à s’élever au-dessus de sa condition humaine en disant « oui » à la tâche qui lui a été donnée. D’autre part, cette pensée selon laquelle la vie s’arrête avant la mort vient de ce que l’homme n’a de cesse de plaquer le concept d’utilité sur toute chose, si bien que celui-ci est devenu le principal critère d’évaluation de la vie. On entend alors : « à quoi bon vivre davantage si cela n’apporte rien ? ».

Il m’apparaît que juger une vie selon son utilité est extrêmement problématique et dangereux. Envisagez un instant que la société se mette à exercer une pression sur les personnes âgées, les considérant comme inutiles d’un point de vue économique. Et que celles-ci cèdent, comprenant que leur tour est passé, qu’il faut cesser d’être un poids. Y voyez-vous une « bonne mort »[3] ? On agite là, direz-vous, un spectre lointain, jamais notre belle société en viendra à de telles extrémités. En êtes-vous bien certains ? Une telle logique de rentabilité vis-à-vis des personnes en fin de vie est déjà à l’œuvre sous nos yeux, regardez les conditions de vie dans les EPHAD aujourd’hui dont témoigne notamment l’ouvrage récent Les fossoyeurs de Victor Castanet. Autoriser l’euthanasie, ce serait faire céder la dernière barrière qui empêche le triomphe de ce critère de l’utilité.

Cependant, il est inhumain d’empêcher un homme de mourir s’il le désire. La liberté réside, au plus profond de nos existences, dans la possibilité de se donner la mort. Mais il est alors question de suicide (« se donner ») et non pas d’euthanasie. Entre la décision de mourir et l’action de se tuer, l’écart est immense. La détresse du suicidaire est autre que celle de l’euthanasié, le second abandonne la vie quand le premier s’y arrache.

 

[1]https://www.alternatives-economiques.fr/evolution-de-consommation-de-medicaments-france-milliards-deuros-0102201467183.html

[2] Nietzsche, Gai savoir (Paragraphe 276)

[3] « eu-tanatos »

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