SAISON 2021-2022 – JANVIER – NUMERO 4
GRANDES ECOLES ET BOURSIERS
Réformes pro-boursiers ou reproduction des élites : oser s’affranchir du mythe égalitaire des concours
ARIS TALEB
La question des réformes visant à faciliter l’entrée des boursiers de la République aux grandes écoles est un sujet délicat, qui ne manque pas d’attiser les contestations. À l’origine de ces projets d’inclusion, un simple constat : les classes sociales les plus modestes sont sous-représentées dans ces établissements, à l’inverse des classes aisées. Le rapport « Quelle démocratisation des grandes écoles depuis le milieu des années 2000 ? », publié par l’Institut des politiques publiques (IPP) en janvier 2021 établit à partir des données de 234 grandes écoles que 64% de leurs élèves sont issus des CSP+ (cadres, chefs d’entreprise, professions intellectuelles et libérales) alors que seuls 27% des 20-24 ans sont dans le même cas.
Si la disproportion est déjà considérable à cette échelle, elle l’est davantage lorsque l’on considère les établissements les plus sélectifs et prestigieux à l’instar de l’École normale supérieure, HEC et Polytechnique qui recensent respectivement 19%, 18% et 12% de boursiers sur critères sociaux. Rappelons que ces derniers constituent pourtant plus de 38% des étudiants du pays et près de 30% des étudiants de CPGE (ministère de l’Enseignement supérieur, 2019).
Ces écoles, souvent critiquées à ce sujet s’évertuent alors progressivement à penser certaines solutions : points bonus au concours, seuil d’admissibilité abaissé…
D’aucuns dénoncent alors une entrave à la méritocratie : « système dans lequel le mérite garantit la hiérarchie » dans le Larousse, définition avec laquelle le principe même d’un concours paraît être en adéquation. Anonymes, tous les candidats, peu importe leurs caractéristiques sociales, ethniques, etc., ne sont départagés que par leurs performances le Jour J. Favoriser certains avant même leur arrivée sur la table d’examen romprait cette égalité.
Seulement, ce discours serait irréfutable si et seulement si la méritocratie républicaine ne comptait pas autant de failles. David Guilbaud, auteur de L’illusion méritocratique (2018), la nomme même la « bonne conscience des gagnants du système ». De facto, les élites se reproduisent. L’origine de la relative homogénéité sociale à l’issue des concours n’est pas des plus ardues à cerner. Les CSP+ aspirent généralement à voir leurs enfants le devenir, et ils ont les moyens pour. Les établissements que leurs enfants fréquentent sont meilleurs, soit car ils paient pour, soit car ils préparent dès le collège leurs enfants à viser les prestigieux lycées publics parisiens, ou simplement car leurs établissements de secteur sont de qualité. Et à la qualité des lycées, les meilleures classes préparatoires restent sensibles dans leurs recrutements. En outre, les parents peuvent davantage aider leurs enfants dans leur travail ; afin d’éviter la moindre lacune, ils paient parfois des professeurs de soutien durant le secondaire, voire des prépas onéreuses (CPGE ou Prépa Sciences Po dès la Première par exemple). Enfin, lorsque les jeunes de classes modestes visent les grandes écoles, le coût de certaines, notamment les écoles de commerce, dissuade plus d’une famille : s’endetter, même à faible taux, ne représente pas la même pression pour tous.
Au-delà des moyens financiers et de la meilleure qualité de l’enseignement reçu, il reste encore à considérer la question de l’ambition dès le secondaire des jeunes issus des classes les plus modestes. Si les enfants de CSP+ arrivent jusqu’aux grandes écoles, c’est bien sûr pour avoir ardument travaillé, particulièrement au sein des classes préparatoires, mais c’est aussi pour avoir souvent voulu intégrer ces dernières beaucoup plus tôt. L’imitation au sein des milieux sociaux est un facteur clé de compréhension. L’exemple qui nous est offert au sein de la famille est conséquent dans le choix de notre parcours, dans la connaissance même des voies qui s’offrent à nous. Faire de grandes études peut aller de soi lorsque sa famille en a fait : nul ne souhaite être la brebis galeuse. Bon nombre d’adolescents s’imaginent peu leur avenir professionnel, et baigner dans un milieu favorisé compte : les camarades du lycée Louis le Grand et du lycée de ZEP n’ont généralement pas les mêmes ambitions d’études, ce qui influence les nôtres.
Somme toute, les adolescents issus de milieux où les gens ont « réussi » entendent faire de même, fréquentent des camarades partageant de telles ambitions, et ont du reste davantage les moyens de les assouvir.
Les détracteurs des réformes pro-boursiers peuvent alors affirmer, avec conviction, que c’est en amont du concours qu’il faut régler les problèmes d’égalité des chances. Bien sûr, mais comment ? Un vrai travail de sensibilisation aux voies d’excellence durant le secondaire, sans doute, mais il faut d’abord croire à sa bonne mise en place dans tous les lycées. Il faut supposer ensuite que cela règlera vraiment les différences d’ambition qui sont inhérentes aux différences sociales dans lesquelles les jeunes baignent depuis la naissance. Même en étant à ce point optimiste, cela n’apporterait réponse qu’à une partie des problèmes évoqués au préalable, qui rappelons-le comptent entre autres les écarts ahurissants de qualité d’enseignement d’un lycée à l’autre. Les tutorats sont une initiative intéressante, mais insuffisante, tout comme certains séminaires organisés par les écoles.
Il est sûrement temps d’agir plus concrètement, quitte à heurter la sacro-sainte idée d’égalité parfaite face au concours. Davantage de boursiers doivent avoir l’opportunité d’accéder aux meilleures formations. Certes, ne pas être boursier ne signifie pas être nanti, beaucoup en grandes écoles ne sont ni riches ni boursiers et l’être à faible échelon témoigne dans certains cas d’une situation sociale peu handicapante au quotidien. Mais en voulant augmenter par des réformes les effectifs d’élèves issus des classes modestes (en ayant recours aux critères des bourses du CROUS), les écoles montrent leur ambition de former des élites plus diverses, plus concernées au quotidien par les difficultés sociales de tant de Français, et qui seront sans doute plus disposées à écouter, agir et faire progresser ces thématiques dans le débat public.
Par ailleurs, il ne s’agit pas non plus de faire rentrer n’importe quel boursier dans les écoles, qui restent très sélectives. Les cubes – candidats retentant leur chance au concours – boursiers n’auront pas à HEC le nouveau malus d’un point destiné aux autres cubes. L’ESSEC fait un choix plus osé en rendant admissible aux oraux les 40 meilleurs boursiers non admissibles. Ces derniers auront tout de même délivré une performance honorable aux écrits, et devront se démarquer conventionnellement aux oraux. S’ils ne sont pas à la hauteur, ils seront recalés. L’école donne un « coup de pouce » à ceux qui n’étaient pas loin d’être admissibles, car au-delà des chiffres d’inclusion, elle souhaite que les boursiers admis la fassent évoluer positivement en partageant leur expérience.
Le choix, aujourd’hui révolu, de proposer durant vingt ans un concours différent à Sciences Po pour les élèves de lycées partenaires de ZEP n’était sans doute pas parfait, mais il a permis à l’école de faire passer avec fierté son nombre de boursiers de 12% à 25% sur les quinze dernières années.
Certaines méthodes peuvent ne pas être idéales voire être rejetées par les boursiers eux-mêmes : des quotas ou un concours différent conduiraient probablement à un syndrome de l’imposteur. Bien évidemment, l’effort de sensibilisation ou d’accompagnement dès le secondaire doit être amplifié et est un élément de réponse. Cela ne suffira sans doute pas, ou, si l’on est optimiste, prendra trop de temps. Sciences Po s’est elle-même ouverte « de force », mais les élites intellectuelles et dirigeantes qu’elle forme sont et seront moins homogènes, et représenteront mieux la diversité de la population. Des élites plus diversifiées pourront même à terme devenir de réelles inspirations pour les jeunes des classes modestes ou précaires. Alors, un « coup de pouce » comme celui que propose par exemple l’ESSEC est bel et bien un moindre mal à l’aune de ce qu’il apportera aux écoles, et, plus tard, à la société.
Égalité des chances… pour les plus chanceux ?
LOU GOUGNOT
La fabrique des élites ne s’étant jamais démocratisée, les grandes écoles françaises demeurent le théâtre privilégié des inégalités de classes. « Il est remarquable que les institutions d’enseignement les plus hautes aient aussi le recrutement le plus aristocratique » analyse déjà Bourdieu en 1966, dans L’école conservatrice ; Les inégalités devant l’école et devant la culture.
Les élèves issus de professions et catégories sociales (PCS) très favorisées représentent en effet 64 % de leurs effectifs. Ces jeunes ont une probabilité dix fois plus élevée que ceux de PCS défavorisées de pénétrer les portes de ces prestigieux établissements. (1)
Face à ce constat accablant, les réformes pro-boursiers se sont démultipliées. Afin de démocratiser leur accès, HEC, l’ENS, ou encore l’ESSEC ont modifié leurs modalités de concours afin d’avantager les boursiers, grands absents des bancs de leur école. Aux ENS, un bonus sera attribué aux boursiers classés juste en dessous de la barre d’admissibilité. Les élèves redoublant leur deuxième année (cubes) bénéficieront également d’un bonus dans le cadre du concours d’entrée d’HEC, s’ils sont boursiers. Sciences Po, précurseur dans le domaine, fête déjà les vingt ans de son dispositif « convention éducation prioritaire », qui offre une voie d’admission dérogatoire à destination des lycées de zone d’éducation prioritaire (ZEP).
Ces réformes sont néanmoins hautement controversées car elles remettent en cause le principe méritocratique si cher au cœur des Français. Dans l’imaginaire collectif, l’école est un lieu d’unité et de neutralité, où les élèves sont mélangés dans les mêmes collèges, suivent le même programme, et tous les professeurs sont payés à salaire égal, à l’ancienneté. Mais homogénéité rime-t-elle avec égalité ? Notre système scolaire est loin de cet idéal sacralisé. Il tire ses fondements de l’école de Jules Ferry : une école de classes où les enfants de bourgeois accédaient aux lycées tandis que ceux des prolétaires et des paysans passaient au mieux leur certificat d’étude. Seuls quelques rares élus précocement repérés par leurs instituteurs échappaient à leur destin social. On attendait alors de l’école non pas l’instauration de l’égalité des chances, mais plutôt l’intégration nationale de valeurs communes.
Croire en un système scolaire méritocratique et égalitaire est illusoire, comme le prouve d’ailleurs régulièrement l’enquête Pisa. Cette dernière confronte depuis l’an 2000 des centaines de milliers d’élèves de 80 pays à la même banque d’épreuves. La France arrive systématiquement dans le top 10 des pays les plus inégalitaires… Les inégalités d’accès à l’enseignement supérieur sont aussi fortes en France qu’aux Etats-Unis et leur système scolaire complètement libéralisé.
Pourtant, le gouvernement refuse de reconnaître que le séparatisme social se construit toujours peu ou prou sur les bancs de l’école. Jean-Michel Blanquer, dans son dernier livre Quelle école voulons-nous ? fustige « une tendance dans la sociologie française à lire la société à travers le seul prisme des inégalités ». Il défend ainsi l’idée selon laquelle parler des inégalités enjoint à se complaire dans l’échec. Sans aborder les inégalités, comment les traiter ? Le déni est total pour le défenseur d’une politique scolaire de l’offre. En effet, il faut selon lui redresser l’école façon « Troisième République », proposer des options attractives dans les collèges publics afin que les parents CPS+ reviennent par eux-mêmes. Il souhaite ainsi conférer davantage d’autonomie aux établissements scolaires, laissant aux familles le soin de choisir entre les diverses offres pédagogiques proposées – de l’école catholique traditionnelle aux écoles Montessori. Si l’idée d’une diversification de l’offre éducative publique est intéressante, on substitue pourtant ici à l’égalité devant le service public le principe de concurrence entre les établissements. Sous Obama, cette différenciation de l’offre éducative avait de fait conduit à la libéralisation du système éducatif public. D’autant plus que l’incompatibilité de cette réforme avec le système de carte scolaire, qui affecte les élèves dans leur collège de secteur, est flagrante. Les grands perdants de cette réforme sont en effet les classes populaires, qui n’ont pas forcément en amont les informations pertinentes pour choisir les offres pédagogiques adaptées aux grandes écoles. Certains établissements de quartiers défavorisés, sous prétexte de s’adapter aux difficultés des élèves, réviseront en outre leurs objectifs à la baisse. Résultat : une petite minorité d’élèves doués seront repêchés in extremis, tandis que le reste des jeunes de ZEP se cantonneront au minimum fondamental : l’illustre « lire, écrire, compter, respecter autrui » dont Blanquer se targue.
Les réformes pro-boursiers ne s’inscrivent-elles pas précisément dans cette libéralisation du système scolaire, même sans le vouloir ? Certes, quelques heureux boursiers auront la chance de bénéficier d’un avantage lors des concours, compensant leur retard. Mais le véritable enjeu réside dans la démocratisation de la classe préparatoire, adressée à une frange de la population favorisée socialement – et scolairement. Adopter ces réformes pro-boursiers comme unique solution aux inégalités, c’est nier que l’essentiel se joue ailleurs : dans l’autocensure, l’absence d’information, le manque de moyen financier qui freine les ambitions… Combien d’élèves n’ont jamais eu vent de telles formations, combien se sont empêchés de candidater en se disant que ce n’était pas fait pour eux, combien ont pensé qu’ils ne pourraient jamais payer les prix démesurés proposés par ces écoles ? Face à l’auto-censure, ils se rabattent alors sur des formations plus abordables, faute de moyens. Rappelons qu’à l’ESSEC, un boursier échelon 3 dépense 12 200€ pour sa première année scolaire seulement, après déduction des 5000€ d’aide de la Fondation ESSEC. L’ouverture pour les boursiers de quarante places supplémentaires paraît alors cyniquement désuète.
Les réformes pro-boursiers font le jeu du gouvernement, car elles préservent l’illusion d’un système méritocratique et égalitaire encore profondément ancrée dans les croyances, malgré l’abondance de chiffres prouvant le contraire. Le débat concernant les réformes pro-boursiers est en réalité superficiel, car il ne s’intéresse pas aux fondements de l’inégalité d’accès aux grandes écoles. Il est impossible de résoudre ce sujet majeur en ciblant simplement quelques établissements jugés défavorisés, comme peut le faire Sciences Po. De surcroît, favoriser aux concours les quelques boursiers ayant eu la chance d’atteindre la classe préparatoire comme le font les ENS, HEC ou l’ESSEC déplace le problème et invisibilise le véritable enjeu républicain caché sous cette épineuse question : l’égalité d’accès à l’enseignement supérieur.
L’égalité des chances requiert une approche gouvernementale globale et systémique. Les jeunes réclament des mesures concrètes, et la fin du déni confinant au mépris dont ils sont les victimes. Le débat est ailleurs : faut-il revenir sur les réformes des Chambres de commerce et d’industrie du gouvernement Macron, qui ont privatisé les écoles de commerce et donc entraîné la multiplication par deux de leurs frais de scolarité ? Quand abordera-t-on enfin le sujet de l’orientation scolaire, réduite comme peau de chagrin ? L’éducation prioritaire, abandonnée depuis des années dans quasiment tous les pays européens, a-t-elle seulement un jour prouvé son efficacité ?
Autant de questionnements commodément balayés d’un revers de la main par Jean-Michel Blanquer et sa dénonciation d’une « délectation morose » des sociologues.
(1) : Étude de l’Institut des Politiques Publiques “Quelle démocratisation des grandes écoles depuis le milieu des années 2000 ?”, parue en janvier 2021