SAISON 2020 – FÉVRIER – NUMERO 5
L’AMOUR TOUJOURS
Les cœurs sont légers et les âmes si lourdes. Comment ne pas faire précéder alors, à la manière de Levinas, l’amour à l’éthique, le cadeau de l’autre avant son déballage ? Pourquoi attendre le jugement de l’homme lorsque l’autre s’offre à lui dans une simplicité dénudée ? Car l’autre, c’est le visage de l’autre : l’envisager avant de le dévisager. Le visage de l’autre m’interpelle, il me harcèle et je cours à mesure qu’il me rattrape, comme pour fuir ma responsabilité envers lui. Plus que de créer sa propre singularité, le visage de l’autre fait naître en moi une singularité envers lui. Sa pesanteur m’excède et me remet inlassablement en question : suis-je le seul qu’il interpelle ?
Le visage de l’autre me demande, il me vient dans son plus simple appareil, voilà le seul trait de l’autre qui m’ordonne dans sa nature la plus vraie. Il ne cache pas d’artifice, ne s’habille pas, il exige simplement ma réponse. Le visage de l’autre, c’est l’aliénation indistincte : je ne semble pas percevoir le dérangement d’un despotisme généreux. Le visage de l’autre m’emprisonne dans son insaisissabilité, comment nommer cet évasif qui ne connait pas de répit ? Je ne sais trop ce qu’est le visage de l’autre mais je sais qui il est. La manifestation entendue de l’autre en moi.
Le visage de l’autre est ce travailleur cerné : fatigué mais déstabilisateur précis. Je le vois alors qu’il n’est pas là, mais je le vois flou, il est un tout impossible à réduire à sa particularité, pourtant étant à l’autre, si particulier. Ses traversées, le poids de son regard, de ses creux et de ses rebonds ne peuvent me laisser indifférent. Son regard m’oblige à savoir quoi répondre. Son regard m’oblige à répondre. Sa manière maladroite de me dévisager est insistante (il semble insatiable), elle trace un chemin en moi de son propre chef. Devant le visage de l’autre, « je comparais plutôt que je n’apparais. Je réponds d’emblée à une assignation », dit Levinas. Je dois participer à mon propre jugement que j’évite.
Je lui dois compensation pour son intrusion, je dois fournir responsabilité à l’autre qui force son entrée. Je suis incapable de le contrarier, je prends ce qu’il m’offre, il sert son soi en moi. Le visage de l’autre me dévisage inlassablement. L’altérité de l’autre se loge en moi sans mon autorisation, elle s’inscrit et vit en moi à mesure que le visage de l’autre me rencontre ; il ne sait s’arrêter. Comment concevoir le visage de l’autre comme autre alors qu’il devient moi, précisément par sa définition propre qui ne prend sens qu’en moi ?
« Rencontrer un homme, dit Levinas, c’est être tenu en éveil par une énigme ». Cette énigme, c’est le visage de l’autre. Il me contraint à résoudre un insolvable. Pas une fois, mais constamment. L’amour avant l’éthique. Éternellement.
THOMAS DUTRIEZ
Le désamour de l’amour
THOMAS DUTRIEZ
« Sans le hasard, sans cette espèce de vent nocturne autour de nous, il n’y a pas de rencontre, dit Cosmo. Je veux simplement dire que c’est l’innocence du hasard qui donne à une rencontre son caractère fatal et stupéfiant ». Jean Cosmo et Paula Couturier se retrouvent dans le roman de Patrick Lapeyre, au détour d’un mariage auquel aucun ne voulait participer. Saisis par l’imprévisibilité des événements, ils sont happés par la contingence de l’amour, cette nonchalante surprise qui les entraîne au gré de son humeur. Alors, ce sera Paula ou personne comme l’annonce le titre du roman : sans trop savoir pourquoi, ce sera Paula et personne d’autre. Ce roman est résolument anti-époque. Il confère à l’amour une insaisissabilité qui ne cesse de vouloir être conjurée, un plaisir des esprits avant le plaisir des corps, une célébration de la vulnérabilité sans raison qui sous-tend une aliénation joyeuse à un être aimé exclusif.
Barthes estime que « le discours amoureux est aujourd’hui d’une extrême solitude », il trouve ses pratiquants, mais plus ses prêcheurs. Ce langage hors-langage est « peut-être parlé par des milliers de sujets, mais il n’est soutenu par personne », son caractère fuyant fait peur. Les subtilités de l’amour le rendent inexplicable. Trop évanescent, loin de la rationalité, il résiste à la théorie : il est cet il y a dont ne peut procéder aucune recherche de comment. Il est, simplement. La quête imperturbable du moderne aux explications reste improductive, l’amour est cet atopos qui ne concède aucune localisation. Mais un déréel qui échappe à l’esprit humain se condamne lui-même à être rejeté au ban de la société des hommes. Car les hommes entendent l’irréel (c’est ce monde autre) mais le déréel de l’amour leur résiste (c’est ce monde qui ne se dit pas, qui se parle difficilement). Finalement, dira Barthes taquin, « ce qui est devenu obscène aujourd’hui, ce n’est pas Sade, mais c’est le magazine Nous Deux ».
L’amour provoque sa propre marginalisation, il ne coche pas suffisamment les cases de l’ère du temps. Imprévisible d’abord, puis aliénant, il ne cède rien face aux forces de la possession. Des choses, de la nature, de la vie : l’amour n’entre pas dans la liste. Il est l’aliénation première, mais jubilatoire. Un emprisonnement volontaire et joyeux, causé par sa propre vulnérabilité que l’amoureux tente de cacher. Car l’être aimé ne peut pas être une possession, il ne saurait l’être, il est une énigme intouchable. En d’autres termes, il est indisponible. L’amoureux construit peu à peu, inconsciemment, une dépendance intériorisée qui ne veut pas s’exprimer. L’indisponibilité de l’être aimé renforce l’inactualité de l’amour, c’est un échange unilatéral car il s’absout des règles d’un marché : je te donne, il se peut que tu donnes, je compte sur le fait que tu vas donner, mais je ne le sais pas. Je ne le saurai jamais.
L’amour rompt les règles de l’égalité. Je place l’autre ailleurs, hors des classements, je ne cesse de le discriminer. C’est un inclassable qui ne cesse pourtant de me classer, mais en sa qualité d’inclassable, il doit faire face à mes attentes et mes colères. Il me subit. J’analyse chaque signe de l’être aimé, comme s’il y avait plus à voir que ce qui m’était présenté. Inlassablement, j’enquête sur l’impénétrabilité de l’autre qui subit mes critères extravagants, je ne conçois pas de ne pas le comprendre. Je le défie, le teste et le range. Jamais je ne suspendrai ce douloureux traitement. Je m’attache aux presque rien, chaque once d’être aimé est passé au crible de mon investigation. Comme le Werther de Goethe, je scrute tout, même les oranges, qui deviennent la cause d’une haute trahison : « les oranges que j’avais mises de côté, les seules qu’il y eut encore, firent un excellent effet, sauf que chaque tranche que, par politesse, elle offrait à une indiscrète voisine, je me sentais le cœur comme transpercé ». Aucun être n’aurait à subir ces enquêtes, sauf l’être aimé, dont ma relation avec lui est profondément inégalitaire. La société m’oblige à traiter mon semblable de la même manière. Mais qu’est-ce, sinon une relégation céleste, que de traiter l’être aimé comme mon semblable ? Il est l’autre, l’autre visage, l’autre corps ; il restera l’autre. Crise de la différence au pays de l’indifférenciation.
Alors l’amour est résolument antimoderne, démodé. S’est substitué à un amour-passion, un amour-désir placé comme l’idéal vers lequel tendre. La solitude de l’amour-passion, ringardisé par l’enchainement des victoires du désir. C’est précisément parce qu’Éros est en perdition que les intellectuels du Banquet de Platon en font leur sujet de conversation ; ils tentent d’élaborer une doctrine de l’amour, pas de raconter leurs expériences successives. Cependant, le théâtre moderne est aujourd’hui débarrassé de la notion de stabilité, on ne jure plus que par le mouvement. La société a été évidée de toute notion de sérieux et de contrainte amoureuse, tant chaque barrière entravant l’individu doit être abattue et ses désirs réhaussés. Le temps en est venu aux Risibles Amours de Kundera, « la catégorie de l’amour dépourvu de sérieux. Notion capitale pour l’homme moderne ». On mise sur l’interchangeabilité des individus, quand justement, l’être aimé se distingue par son insubstituabilité. Accumuler les rencontres, les êtres désirés, voilà la nouvelle doctrine qui est portée avec une ardeur déconcertante. On change de partenaire comme de travail. C’est le moi qui compte et plus rien d’autre. Effectivement, plus rien d’Autre.
« On a fait un drôle de chemin pour se retrouver », ironisera Paula dans le roman de Patrick Lapeyre, se réjouissant du hasard de la vie. « Elle pouvait tout autant s’inscrire sur une application de rencontre », estimera le lecteur dépassionné au « drôle de chemin » tout tracé.
Savoir aimer
ÉGLANTINE LE FORT
On ne définit pas l’amour, on l’expérimente, on le découvre et on grandit avec. Brut tel un diamant, l’amour se façonne, l’amour est dur mais pur. L’amour est beau, tangible, possible. Si l’on parle d’amour à nos grands-parents leurs yeux pétillent, s’illuminent de passion. Que ce soit pour un amour passé ou un amour présent, il y a toujours un sourire qui s’esquisse sur leur visage tacheté. C’était l’amour avant. Avant, aimer et finir sa vie avec quelqu’un qu’on aimait était un but, un objectif de vie. Toutes les expressions telles que « Vieille Fille« , « Tanguy » ne sont pas apparues par hasard. Ces personnes moquées et laissées à l’écart n’ont pas trouvé l’amour ou n’ont jamais été engagées à quelqu’un. Destin tragique dirait-on. L’amour est-il donc une finalité ? Un objectif ? Par-dessus tout, est-il toujours sincère ?
Pendant les guerres, les couples se sont plus engagés l’un envers l’autre, par amour, sous le joug de la mort, ils savaient leur vie fugace et voulaient en profiter. C’est à cette période qu’on observe de tendres échanges épistolaires qui aujourd’hui sont retranscrits dans nos films. C’est cela la « romance » de l’époque, celle qui nous fait rêver, celle qui nous inspire. On aspire à aimer et partager cela avec un homme, une femme, un être humain tout simplement ; tout semble aujourd’hui plus simple qu’avant, plus accepté par la société. Mais cette société en mutation accepte également les libertinages qui deviennent la norme avant vingt-cinq ans. Toutefois, le trentième printemps sonne comme date fatidique où il faut trouver sa moitié, le temps des frivolités révolu. L’amour a pris un sens plus complexe. Plus dense et sans vraiment de finalité, plus égoïste, on dit je t’aime à l’un ou à l’une pour le dire à l’autre cinq mois après.
L’amour est devenu consommable mais n’aurait-il pas aussi pris une dimension plus commerciale ? Parce que oui, au-delà de l’amour si vrai soit-il, il y a tous les rituels autour qui doivent officialiser cette situation qui est d’avoir trouvé sa moitié, la rendre réelle et tangible. Mais un tel mot, avec une telle signification, a-t-il réellement besoin d’être officialisé ? Justement à vouloir tout officialiser, tout partager n’a-t-on pas aussi modifié l’amour ?
Prenons le terme « d’amour passionnel » il y a trente ans, à son stade primaire, il était alors considéré comme un bonheur extrême rencontré une fois dans sa vie. On tombe amoureux à dix-huit ans et on coule des jours plus ou moins heureux jusqu’à soixante-dix. Il n’y avait pas cette démocratisation de l’amour. Passer d’un partenaire à un autre est récent, pratique plus répandue, et plus animale, dictée par le désir. Désir essentiellement physique aux premiers instants souvent primant sur le reste.
Néanmoins, il ne faut pas balayer d’un revers de main de belles histoires qui naissent de ce désir, de vraies histoires d’amour. Ces romances sont tout de même plus éphémères, car fondées sur le désir du corps de l’autre, le désir de répondre au besoin charnel, le besoin d’assouvir ses désirs. Château de carte fragile où la reine de cœur n’a pas son mot à dire. Est-ce la société qui nous a conditionnés ainsi ? Qui a modifié notre vision ? Les lieux où l’amour se manifeste ne sont-ils pas adjuvants dans cette modification ? Le schéma narratif est modifié. Les squares et bancs de l’école sont remplacés par des boites de nuits propices aux écarts dans l’obscurité, des cafés idéaux pour des rendez-vous à la volée.
Pour durer il faut des compromis, réparer des erreurs, faire des efforts, parfois beaucoup. Donner de l’amour même quand on est fatigué, prendre soin et écouter l’autre, même si l’envie nous manque, que la journée a été éprouvante. Mais notre génération en est-elle encore consciente ? Consciente que c’est un parcours tumultueux, que tout ne se passe pas comme dans les films justement. Ou bien, c’est seulement la façon d’aimer de cette génération Z, plus connectée, plus impatiente mais tout autant créative et sensible.
Quoiqu’il en soit, les mentalités continuent d’évoluer : après la révolution sexuelle, il y aura une révolution de l’esprit et du cœur. Chercher l’amour est aussi intemporel que la Joconde de De Vinci, aussi éternel que l’amour de Roméo envers Juliette.
A quel moment a-t-on arrêté de croire en l’amour ? A notre première Saint-Valentin sans Valentin ? Aimer quelqu’un n’est pas facile et aujourd’hui, cela l’est encore moins. On observe nos parents divorcer en signant un bout de papier, nos frères et sœurs passer d’une relation à une autre sans trouver chaussure à leur pied. Alors oui, on peut bien avoir perdu le sens véritable de l’amour et c’est seulement quand on voit deux sexagénaires main dans la main se baladant sur les bords de la Seine, amoureux, heureux, c’est seulement là que l’on se remet à rêver, se disant que nous aussi, on peut finir comme ça. Le bonheur au creux de la main.