Le clivage droite-gauche, une réalité qui perdure.
ELIOTT ANGLADE
Le jeudi 13 avril 2023, le journaliste et militant écologiste Hugo Clément a participé à un débat organisé par le média de droite Valeurs Actuelles. Dans le cadre de cet évènement retransmis en direct sur la chaîne YouTube de l’hebdomadaire conservateur, Hugo Clément a pu débattre avec Jordan Bardella, président du Rassemblement national, à propos de l’écologie. La machine infernale médiatique s’est ensuite mise en place et les attaques ont fusé de la part de la part de la gauche, critiquant Hugo Clément, un des leurs, pour avoir débattu avec l’extrême-droite. Si bien que ce dernier a dû s’exprimer publiquement et justifier son choix de participer à ce débat. Mais plus que de comprendre ou de débattre du bien-fondé des accusations de connivence avec l’extrême-droite auxquelles le journaliste a fait face, il convient de comprendre la conclusion sous-jacente suivante : l’écologie est et doit rester, aux yeux de la gauche, un sujet de gauche. Et là est le clivage à mon sens. Effectivement, on pourrait penser que l’écologie doit être un sujet qui rassemble, qui devrait exister dans chaque parti politique – surtout quand celui-ci représente 41% des suffrages exprimés aux élections présidentielles 2022. Mais en fait, pour ceux qui la représentent, la gauche doit être le seul camp à porter le sujet écologique, mettant souvent en avant que la préservation de l’environnement n’est pas compatible avec le modèle économique « de droite ».
Mais pour bien comprendre ce que représente le clivage gauche/droite et tenter de savoir s’il est aujourd’hui obsolète ou non il faut d’abord appréhender son histoire et en quoi il est au fondement de l’histoire politique et démocratique française. C’est avec les États Généraux de 1789 que cette distinction entre la gauche et la droite nait, avec d’abord comme point de différenciation principal leurs avis opposés sur le sujet de l’Église et de la royauté. Puis au XIXème siècle, les sujets politiques clivants deviennent de plus en plus nombreux et ne manquent de marquer encore une fois la différenciation entre la gauche et la droite : l’affaire Dreyfus, l’Église, la République, le capitalisme, la famille… et les positions de chaque parti découlent d’une conception différente d’une même valeur : l’Égalité. Si elle est « l’étoile polaire »1 de la gauche, elle n’est pour la droite rien de plus qu’une utopie inatteignable, en tout cas dans la conception du parti adverse. En somme, être de gauche c’est vouloir l’égalité, aujourd’hui ce n’est plus l’égalité des conditions comme auparavant mais l’égalité des chances. Être de droite c’est s’opposer à ce principe qui serait utopiste et irréalisable, c’est aussi mettre en avant la valeur du travail alors qu’à gauche on défendrait plutôt le souci des autres. Et ce sont des différentes conceptions de cette notion d’égalité que découlent la majorité des prises de position des deux camps.
Il nous reste alors à répondre à la question suivante : cette opposition idéologique entre gauche et droite qui a bien existé est-elle révolue ? Pourquoi pourrait-on croire qu’elle l’est ? Dans le cas contraire, pourquoi serait-elle toujours bien vivante ?
Pour essayer de comprendre comment l’opposition gauche/droite a pu paraitre dépassée, il faut revenir en 2017, année de bouleversement du paysage politique. Cette année-là le candidat du renouveau, de la jeunesse et de la rupture avec le paysage politique classique est élu. Emmanuel Macron, à la tête de son parti En Marche !, arrive au pouvoir en incarnant une solution centriste et rompant avec l’alternance classique entre le Parti Socialiste et Les Républicains (avant eux l’UMP et le RPR) qui se partageaient la gouvernance du pays depuis le début de la Vème République. Ces deux partis qui incarnaient le clivage classique gauche/droite peinaient à se moderniser et à séduire un électorat plus jeune et en ajoutant à cela l’affaire Fillon qui a secoué Les Républicains peu avant l’élection, la voie était libre pour Emmanuel Macron. Ces partis ont alors semblé très affaiblis et cela a pu être vu comme la fin de l’opposition classique, une faiblesse d’ailleurs qui s’est à nouveau fait sentir aux élections présidentielles 2022, comme une confirmation de leur perte d’influence. Et de fait, les partis de l’opposition classique ont été relégués au rang d’acteurs secondaires du paysage politique et en 2017 notamment les électeurs ont choisi de se détourner de ce qui était l’axe cardinal de la politique : l’axe gauche/droite.
Mais réaliser cette lecture du paysage politique actuel serait une erreur. Le président Macron réélu en 2022 ne jouit plus du tôt de la même popularité. Si aujourd’hui Emmanuel Macron est tant désavoué par ses électeurs de 2017 c’est en partie parce qu’il a été trop de droite sur les sujets économiques pour ses électeurs de gauche et trop de gauche sur les sujets de la sécurité et de l’immigration pour ses électeurs de droite.
Malgré tout, Emmanuel Macron s’est ancré plutôt à droite notamment par des réformes comme la transformation de l’ISF en IFI en 2018, l’ouverture de la SNCF à la concurrence en 2019 et il y a quelques semaines la réforme des retraites qui était un projet aussi défendu par la droite. Celle-ci, passée grâce au recours à l’article 49-3 de la constitution, a un peu plus fracturé l’opinion publique et a créé une crise politique et sociale majeure. En résulte donc aujourd’hui une hostilité très importante contre le chef de l’État (26% d’opinions favorables2) et pour accompagner celle-ci une perte de légitimité de son gouvernement.
Mais ce mouvement de rejet de l’entre-deux qu’incarnait Emmanuel Macron est accompagné d’un mouvement de radicalisation des opinions à droite comme à gauche. En effet, les deux forces d’opposition principales au gouvernement sont maintenant Le Rassemblement National, d’extrême droite et La France Insoumise, d’extrême gauche. Les partis traditionnels que sont le PS et LR sont complètement dépassés, ils ne parviennent pas à répondre aux attentes des Français ni à incarner leurs opinions.
Mais en constatant l’influence qu’obtiennent désormais ces deux partis extrêmes, on ne peut parler d’une obsolescence de l’opposition gauche/droite, celle-ci est d’ailleurs capitale dans les débats publics actuels. Ce qui résulte d’ailleurs en une très grande fracture et une importante polarisation des opinions. Et pour contrecarrer l’argument selon lequel les Français auraient renouvelé en 2022 leur soutien au candidat de l’entre-deux Emmanuel Macron il faut rappeler que s’il a été réélu en 2022 c’est davantage par manque d’alternative sérieuse d’un côté ou de l’autre et d’un électorat qui s’est mobilisé au seconde tour pour faire barrage à l’extrême droite.
Plutôt que d’affirmer que le clivage gauche/droite est dépassé, il conviendrait de dire que le clivage gauche/droite a évolué et qu’il s’est même radicalisé. S’il n’existe plus réellement dans la même forme qu’avant dans l’offre politique, ce n’est pas pour autant qu’il n’existe plus dans la demande citoyenne. Les gens continuent de se définir de droite ou de gauche. C’est d’ailleurs ce que met en évidence la politologue Janine Mossuz-Lavau dans Le clivage droite/gauche, toute une histoire paru en 2020. Pour elle, les électeurs s’identifient encore à un camp politique, en effet seuls 9% des Français disent ne pas se situer sur un axe gauche/droite. Et même si ce clivage a pu être flouté par l’arrivée au pouvoir du parti des compromis et des alliances, il n’en demeure pas moins vivant dans l’esprit des Français. D’après une étude du CEVIPOF2 en 2021, 80% des électeurs des partis de gauche se disent de gauche et 88% des électeurs des partis de droite se disent de droite. Cela met en évidence que les catégories gauche et droite restent encore aujourd’hui un moyen pour les citoyens de se situer dans le paysage politique même si ceux-ci souffrent d’un manque de représentativité. En fait, la demande politique, le peuple, est toujours soumis à ce clivage tandis que l’offre politique, les partis, peinent à représenter réellement ce clivage sans tomber dans les extrêmes.
Ainsi, cette opposition idéologique profonde entre la gauche et la droite qui est fondamentalement liée au fonctionnement de notre démocratie, n’est pas obsolète et demeure aujourd’hui comme le repère principal des Français pour se situer sur l’échiquier politique.
Eliott Anglade
1 : Expression utilisée par le philosophe Norberto Bobbio dans Destra e sinistra. Ragioni e significati di una distinzione politica, 1994.
2 : d’après un sondage BVA pour RTL publié le 21/04/2023
3 : Centre de recherches politiques de Sciences Po
Clivage gauche-droite, dépassement ou régression ?
JULES ANDRE
Le terme clivage, qui porte l’idée d’une séparation nette entre deux parties distinctes, semble bien inadapté à la complexité des nuances des différents courants politiques français. Le clivage gauche-droite a pourtant conditionné la lecture de la vie politique depuis la Révolution Française et particulièrement depuis la IIIe République. Tour à tour en vogue et galvaudé, s’est fait une place indiscutée dans les mentalités. Les récents bouleversements politiques, en France comme à l’étranger lui ont fait pourtant prendre la poussière. Faut-il défectivement le reléguer aux archives de la théorie politique ?
Il faut bien reconnaître que l’on parle de « la gauche » et de « la droite », par souci de simplicité des concepts et non de précision des idées, mais cette simplification est aujourd’hui trop grossière pour demeurer d’actualité. Ainsi a-t-il été longtemps commode et aisé de se situer sur un échiquier politique entre « la gauche » et « la droite », même si « des gauches » et « des droites » ont toujours existé. Emmanuel Macron lui-même expliquait la politique à des jeunes élèves en distinguant à la craie blanche, la gauche, pour qui prime l’égalité et la droite, à qui la liberté est plus chère. Une confortable harmonie aussitôt rompue par le grand cercle blanc entournant fraternité, au cœur du projet politique de l’actuel président, afin de dépasser le clivage gauche droite pour plus de fraternité. Certes, la fraternité ne semble pas être au rendez-vous, mais il semble bien plus difficile de nier le dépassement du clivage gauche-droite.
Six ans après, la politique se polarise autour de thèmes et non plus de partis faisant bloc autour d’un ensemble bien délimité d’idées. Deux partis s’opposant frontalement sur le nucléaire peuvent tout à fait se rejoindre sur une opposition à la réforme des retraites tout en se déchirant sur le rétablissement de l’impôt sur la fortune ou la législation européenne concernant l’immigration. Cette polarisation autour de thèmes hystérise le débat, préférant les positions caricaturales aux idées. Alors qu’on adhérait à un système cohérent d’idées dites « de gauche » ou « de droite », on tend aujourd’hui à être simplement « pour » ou « contre ». Pour ou contre l’immigration, pour ou contre le président de la république, pour ou contre l’euthanasie et bientôt, on peut légitimement le craindre, pour ou contre la police, pour ou contre la République … Il n’y donc plus un clivage gauche-droite mais de multiples clivages qui fracturent la population française sur une myriade de thèmes.
Le débat sur la réforme des retraites illustre bien la disparition de ce clivage, tant les alliances se font et se défont, à coup de motions de censures transpartisanes, d’amendements défendus d’un bout à l’autre de l’hémicycle ou de rapprochement politiques assumés dans les médias. Ainsi la motion de censure contre le gouvernement portée par le groupe LIOT (Liberté, Indépendants, Outre-mer et territoires) a-t-elle récolté 278 voix dont 19 LR, 18 députés LIOT, 4 non-inscrits, 18 députés GDR (Gauche Radicale et Républicaine) ainsi que la totalité des députés RN, LFI, PS et EELV.
Les parcours des membres du gouvernement sont une parfaite illustration de ce dépassement du clivage gauche droite : Elisabeth Borne était auparavant membre du parti socialiste, Bruno Lemaire, autrefois membre des Républicains, a participé aux primaires de la droite en 2016, Gérald Darmanin a été successivement encarté au RPR, à l’UMP et aux Républicains avant de rejoindre En Marche, Olivier Véran et Olivier Dussopt ont siégé à l’Assemblée Nationale au sein du groupe PS, la liste est encore longue. D’aucuns diraient que le clivage gauche droite semble vite dépassable lorsqu’il s’agit d’exercer le pouvoir !
Le dépassement du clivage gauche droite a créé un clivage entre les partis républicains et les extrêmes, comme le soutiennent nombre de figures de proue des grands partis d’hier, à l’image de Michel Barnier. La disparition d’alternatives modérées au pouvoir actuel, qui regroupe une grande partie de la gauche et une grande partie de la droite, ont disparues et on peut y voir la preuve d’un dépassement certes bien réel mais qui n’a malheureusement rien d’un progrès.
Le clivage gauche droite semble bien avoir évolué vers une forme plus extrême, moins constructive, plus systématique et moins pérenne. L’inquiétude de grands figures de la démocratie -politologues, journalistes, femmes et hommes politiques- inviterait presque à parler de régression du clivage gauche droite.
Jules André
Bibliographie.
France culture : L’hystérisation du débat public engendre la polarisation politique (10 mai 2019) : https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/le-tour-du-monde-des-idees/l-hysterisation-du-debat-public-engendre-la-polarisation-politique-8608660
Thomas Carothers, Andrew O’Donohue, Democracies Devided (2019)
France Inter, (20 mars 2023) : Motions de censure : député par député, qui a voté quoi ?
Remaniement : combien de ministres viennent de la gauche ? Et de la droite ? Libération, 11 juillet 2020 : https://www.liberation.fr/checknews/2020/07/11/remaniement-combien-de-ministres-viennent-de-la-gauche-et-de-la-droite_1793896/
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