SAISON 2020 – JANVIER – NUMERO 3
LE COMPLOTISME FACE A LA RAISON
La chute des idoles marquait la fin de l’Obscurantisme en cela que le monde retrouvait ses Lumières. Les dialectiques du Bien et du Mal laissèrent place à celles du Sombre et du Lumineux : plus rien ne devait plonger les hommes dans un monde irrationnel où l’adoration règne. Mais cette mise à mort des divinités, en signant la fin des croyances, signait aussi la fin des espérances. L’homme apeuré, seul face à lui-même, a décidé de recréer sa réalité à partir de sa désormais seule donnée métaphysique : la rationalité. La dernière à laquelle il pouvait se raccrocher.
Nous arrivons au même constat que Chesterton : « Le fou n’est pas l’homme qui a perdu la raison ; le fou est celui qui a tout perdu, excepté sa raison ». Le complotiste cherche les causes. Il les suppose ou les invente, mais il cherche les causes. La raison, toujours la raison. Abattues, plus aucune institution ne semble l’écarter de sa peur du présent, de sa peur de l’être. Le complot contre le roi est devenu le complot contre le moi. Le renversement s’opère : d’un complotisme par les individus contre un pouvoir, nous sommes passés à l’ère d’un complotisme d’un pouvoir contre les individus.
Cette focalisation sur le soi traduit l’époque. A laquelle on ajoute le pouvoir infini de la rationalité. Pourquoi ne penser que le pourquoi ? « La rose est sans pourquoi, fleurit parce qu’elle fleurit, n’a souci d’elle-même, ne désire être vue » nous dit le poète mystique Angelus Silesius. Et ce n’est pas parce que la rose est sans pourquoi, qu’elle est sans parce que. Le pourquoi cherche la raison, le parce que la fournit. La rose n’est pas sans raison, mais nul besoin de la fournir. La rose est objet de notre représentation, il n’y a pas de raison à trouver au sujet de : la position de réflexion est extérieure, on ne pense qu’en parce que. Lorsque l’objet devient sujet de représentation, on s’enferme dans la recherche d’une raison pour, dans le pourquoi. L’homme qui a peur est celui qui se centre sur lui-même puis il en appelle à sa raison. Le complotiste dévie du chemin tracé par Goethe : « Comment ? Quand ? Où ? Les dieux restent muets ! Tiens-t’en au parce que, ne demande pas le pourquoi ».
THOMAS DUTRIEZ
Passionner pour mieux régner
VICTOR LEBRUN
L’avez-vous vu ? Hold-Up, le documentaire sur la gestion de la crise du COVID-19 par l’exécutif français a fait grand bruit, alimentant rumeurs et débats sur le bien-fondé de son contenu et de ses méthodes. Financé par les internautes et diffusé gratuitement via les réseaux sociaux, il y a fort à parier que pour ses auteurs, l’objectif a été atteint. Le pavé a été jeté dans la marre médiatique. On parle du documentaire, on l’analyse, on le décode, on le fact-check, parce qu’il bouscule son public. Car c’est bien cet aspect qui marque en premier lieu les regards extérieurs lorsqu’on aborde les publications désignées comme complotistes : leur position provocante vise à faire régner la controverse pour mieux se propager. Les réalisateurs de ce documentaire usent de tout un arsenal de persuasion, déformant les témoignages et maltraitant les faits afin d’avancer leur théorie. Mais en jouant sur la forme, et parfois le fond, pour défendre leurs doutes, les auteurs questionnent avec force un système en lequel ils n’ont plus confiance et parviennent par là-même à interroger nos certitudes. Alors, si nous sommes entrés dans une ère de post-vérité, comment agir face au déferlement numérique des opinions de quidams aux allures de rhéteurs partageant en ligne leurs théories complotistes ?
Décantons la nébuleuse complotiste pour en extraire le substrat qui la caractérise. Si les thèmes sujets à la cabale varient, les ressorts de la mécanique complotiste sont universels : suggérer plutôt que désigner, recourir au bon sens quitte à prendre en défaut les faits, présenter uniquement les preuves recoupant l’hypothèse qu’on cherche à prouver, renforcer les incertitudes ou encore faire appel aux émotions de l’audience. Ces traits caractéristiques de la méthode complotiste remettent en question le terme de post-vérité. Si les faits et la méthode scientifique sont bousculés par certains théoriciens numériques, ce n’est pas leur ambition que de faire fi d’une vérité scientifique ou factuelle. Plus que l’abolition de la vérité, c’est avant tout l’hystérisation des passions qui apparait comme étant au cœur de la machine complotiste.
Pour les Anciens, particulièrement pour les stoïciens, la passion est un égarement de la raison durant lequel la volonté et le jugement sont passifs face aux impulsions de notre corps. Cette vision de la passion prend ici tout son sens. Le complotiste exprime sa perte de confiance, voire sa défiance envers des institutions, envers une altérité dont il a parfois peur qu’elle n’affecte injustement sa vie ou celle des autres. Quand ce n’est pas la peur, c’est bien souvent la colère qu’on retrouve comme chef d’orchestre des accusations complotistes. Enfin, si le propos ne semble pas motivé par ces sentiments, c’est certainement parce qu’il est attendu que ce soit à nous, spectateurs, de les ressentir à travers la suggestion ou les arguments qui nous sont présentés. Tandis que les accusations de manipulation sont souvent au cœur de ces vidéos ou publications cabalistiques, le registre complotiste est le premier à en faire usage pour figer la réflexion par l’émotion.
Depuis quelques mois les idées du monde politique fusent afin de répondre à ce nouveau défi invisible, car principalement incarné dans l’espace numérique, mais vécu par les forces publiques comme le terreau d’atteintes au tissu démocratique. Certains de proposer la fin de l’anonymat sur internet, d’autres d’interdire la publication de fake news, ou d’exiger leur suppression en une heure des plateformes numériques. La plupart des propositions légales versent dans la contrainte par la restriction de la liberté d’expression des individus, principalement en ligne. Les lieux d’expression numériques apparaissent, au regard de ces proposions, comme un Far-West qu’il conviendrait de réguler.
Cependant ces solutions sont vouées à l’échec. Penser pouvoir éluder les interrogations complotistes en les étouffant est illusoire. Bien au contraire, on ne ferait qu’attiser les émotions déjà à vif et donner du grain à moudre aux victimes d’une restriction d’expression à leur égard. Le complotisme manipule par les sentiments et il est impossible d’attendre des pensées raisonnées d’une personne victime de ses émotions. En imaginant résoudre le problème de cette façon, on ne fait que nier le problème. Car les personnes répandant la pensée complotiste sont persuadées que leur ressenti à valeur de vérité et on ne peut pas les priver d’être véritablement persuadés de ce ressenti.
Outre le fait que la restriction de liberté envisagée ne résolve pas le problème, bien au contraire, il convient d’ajouter qu’elle s’inscrit dans une démarche dangereuse en avançant sur une pente glissante. En souhaitant limiter l’expression d’idées controversées, possiblement fausses, ou non soutenues par des arguments tangibles au moment de leur expression, on fait un premier pas vers l’abolition du doute. Or c’est ce doute même qui est à l’origine de nombreuses découvertes, particulièrement dans le domaine scientifique. Quand une théorie est réfutée, elle est défaite par des observations l’invalidant ou confirmant une autre théorie à même d’exclure la première. Cependant, il aura parfois été nécessaire au chercheur d’avoir une intuition, un doute ou une idée allant à l’encontre de ses connaissances afin de mener les travaux nécessaires pour valider, ou pas, son sentiment initial. Le doute a ses vertus qu’il serait dangereux d’entraver, mais il convient d’agir pour permettre à tous d’exprimer ses doutes selon des raisonnements cohérents. Car en acquérant la capacité à formuler ces doutes, on s’équipe aussi à déceler les exposés reposant sur des preuves fallacieuses ou cherchant à manipuler notre appréciation des faits.
Pour illustrer la nécessité du doute, comment ne pas mentionner la gestion des stocks de masques chirurgicaux lors de la première vague de la pandémie. Les représentants de l’état étaient alors inflexibles sur l’inutilité de tous porter un masque chirurgical, tout en soutenant que la France disposait de masques en cas de besoin. Le Sénat révèle désormais dans son dernier rapport que les responsables politiques ont minimisé la pénurie de masques durant la première vague du COVID-19 en France. Ce cas illustre pleinement la nécessité du doute comme outil de notre démocratie et par là-même le risque que pourrait représenter un musellement de son expression.
Ne faudrait-il donc rien faire face à ce phénomène dont les réseaux sociaux se font la chambre de résonnance ? Agir par la contrainte apparait en tout cas comme plus néfaste qu’autre chose. Idéalement, il reviendrait à chaque lecteur, visionneur et citoyen d’être à même d’avoir un esprit critique permettant d’éviter la propagation de ces idées complotistes. Mais face au manque de formation à ces méthodes et au regard des outils rhétoriques jouant sur les émotions utilisés par certains auteurs complotistes, il est dur de croire à cette seule solution. Il reste donc à s’armer de la même façon que ceux qui défendent les doutes qui vont à l’encontre de nos croyances. En valorisant le doute et un débat raisonné où chacun devient le porte-parole de ses convictions, notamment grâce aux réseaux sociaux, on ouvre en fait les débats dont notre démocratie a besoin. Finalement, ceux qu’on désigne comme complotistes sont des auteurs parfois imprécis dans leur argumentation, quelquefois volontairement trompeurs, souvent à même de recourir au pathos afin d’arriver à leurs fins. Néanmoins, n’en sont-ils pas pour autant des rhéteurs convaincus dans un débat démocratique en expansion ? Et si plutôt que de les faire taire, il en tenait qu’au reste de la société de leur donner la réplique ?
La post-vérité, un produit de l’école
MATHILDE BERNARD
ujourd’hui, 79% des Français adhèrent à au moins une théorie du complot. Dire dès lors que le problème est l’éducation et le mauvais usage de son sens critique semble un peu rapide. Méfiance face au pouvoir qui souvent s’est trouvé mentir, situations complexes où la confiance est mise à l’épreuve, égo, peur, parfois même raisonnements critiques et sains sur des anomalies, les raisons sont multiples.
Le complotisme est un phénomène conjoint au développement de l’homme libre, et du pouvoir populaire. Depuis la Révolution Française, le complot est un élément du développement intellectuel. Refus du hasard, de la providence, et la certitude (ou peut-être facilité philosophique) que la cause de faits constatés est toujours une cause unique et douée de conscience. Ce refus du hasard, ancien, commun, est maitrisable et l’on peut l’anticiper. Il repose sur l’analyse des faits (souvent incomplets) ou d’absence de faits. Le complotiste fait un effort de logique, voire d’esprit critique, ainsi la présentation de l’entièreté des faits saura rallier à la version majoritaire une grande partie des partisans des théories du complot. Ce qui me semble constituer un danger bien plus important, c’est la question de post-vérité, c’est-à-dire l’égalisation entre les faits et les ressentis comme mêmes instruments de vérité.
C’est précisément cette distinction qui aura le plus d’impact sur nos conceptions communes à long terme. Ce double discours est bien plus récent que le complotisme et s’est développée sous l’influence de doctrines éducatives enseignant que la Vérité est « relative », qu’elle dépend de la démonstration de chacun, et que même deux choses contraires peuvent être vraies en même temps. Il s’agira donc de trouver sa propre vérité, par son expérience, de déconstruire ses préjugés, son histoire, son humanité pour trouver ce qui serait une vérité multiforme et différente selon chacun. On a remis en cause les règles, les faits établis et sapé l’autorité intellectuelle, pour qu’émerge la post-vérité.
Le phénomène réseaux sociaux vient amplifier alors ce mouvement en créant un mode de communication fondé uniquement sur l’émotion et l’empathie. La Vérité n’est plus la raison mais le ressenti de chacun. Plus encore, le ressenti est toujours plus valorisé par rapport à la raison, à la démonstration, à la rigueur intellectuelle. C’est cette déconstruction lente et pernicieuse, ce remplacement progressif de la réalité des faits et de la rigueur de la démonstration par le ressenti personnel et particulier qui aujourd’hui est en train de miner la certitude de vivre dans une même réalité, fondement de toute communauté humaine.
Le 20 janvier 2017, Donald Trump est investi sous des averses, on affirmera que « le ciel s’est ensoleillé » au moment où il entame son discours. Sean Spicer, l’un des collaborateurs de Trump, ajoute devant les journalistes : « Parfois, nous pouvons être en désaccord avec les faits. » Le vraisemblable, la vérité propre aux affaires humaines définie par Aristote, est mise à terre par les faits alternatifs, par la post-vérité.
La réponse la plus évidente, et toujours, est l’éducation. Mais qu’a mis en place l’école, depuis le début du siècle, pour lutter contre l’embrasement du complotisme et pour former les jeunes générations ? Elle a premièrement réduit à peau de chagrin le vocabulaire des élèves et a supprimé la contrainte éducative de l’enseignement, au point que l’Académie Française avait fustigé les réformes entamées sous la présidence Hollande. D’une part, les enfants n’apprennent plus à écrire et à s’exprimer correctement, donc à pouvoir penser et communiquer correctement. D’autre part, la fin de la contrainte éducative sacralise les choix de l’enfant, tout devient son choix, on ne s’étonnera dès lors pas que l’autorité intellectuelle n’existe plus dans son monde et que sa propre expérience devienne l’unique réalité qu’il saisit.
Deuxièmement, l’école a fait le choix de réduire drastiquement la culture de ses élèves, en faisant s’effondrer les exigences en mathématiques, français et philosophie. A la place, on aura fait la part belle aux capacités de réflexion personnelle, à des enfants qui ne sont pas encore intellectuellement formés. Les enfants, privés des grandes figures intellectuelles, sous le prétexte que la culture générale est discriminatoire (on se souviendra des arguments de l’institution Sciences Po pour la suppression de son écrit au profit d’un entretien de personnalité), se retrouve avec comme seule boussole leur propre jugement, qui indique aléatoirement le Nord et le naufrage.
Moins de vocabulaire et moins de culture, alors le ressenti personnel prend le pas sur la réalité commune, celle qui lie la société.
Comment reconstruire la Vérité, si l’école ne forme plus ses élèves ? Il s’agit de retrouver la définition de la Vérité, celle moderne, de vérité existant par elle-même et hors de nous, la Vérité qui ne dépend pas de notre interprétation mais des faits. Kant parlait dans sa Préface à la Critique de la Raison Pure d’une Révolution Copernicienne dans la métaphysique, sortir le sujet de l’équation pour comprendre ce qui lui échappe. Il est temps d’utiliser la méthode et de redonner à la raison et à la culture toute leur place, de faire sortir l’émotion de la vérité, le particulier de la réflexion universelle. Arrêtons de déconstruire et commençons à reconstruire l’autorité intellectuelle.