SAISON 2020 – NOVEMBRE – NUMERO 5
LA REVUE DE PRESSE

L’ÉTERNEL RETOUR(NEMENT) DE L’ÉCONOMIE

L’ÉDITO

200 millions d’euros mobilisés pour développer les industries de santé, appel à manifestation d’intérêt doté de 120 millions d’euros pour alimenter la production rapide de médicaments, recensement de projets pouvant conduire à une relocalisation, 6 projets sélectionnés pour un montant de 78 millions d’euros afin de produire des médicaments Made in France, appel à projet européen qui financera 8 projets de santé à hauteur de 57 millions d’euros. Voilà les mesures prises par l’exécutif dans le domaine de la santé pour se préparer au monde de demain. Voilà les mesures annoncées pour amorcer un grand retour : la relocalisation.

Les annonces immédiates de rapatriement des activités font plus figure de déjà-vu que de réelle nouveauté. Arnaud Montebourg était vite moqué, portant la marinière sur la couverture du Parisien en 2012. Le Made in France face au Made in monde. Bis repetita. Le Made in here plutôt que le Made in over there. Il fallait 2008 pour penser 2012, il fallait une pandémie mondiale pour penser le juste après. Notre rapport démesuré à l’espace nous est finalement constamment rappelé par notre rapport ambigu au temps. On intervient vite quand l’espace signale ses limites. Mais on semble plus timide à retenir les leçons du temps. Rappel de l’ordonnancement moderne des causes : l’espace perd bien vite face au temps.

L’espace, c’est la découverte de l’expansion, la projection sans mesure, sans barrière. L’espace, c’est métaphoriquement la conquête de l’espace. La conquête spatiale. Un infini. La pensée de l’espace est apparue avec la domination américaine. Le Far-West des grandes plaines l’a emporté sur le Far-Back de la réflexion européenne. La conquête d’un locus plutôt que l’herméneutique d’un tempus. L’espace, c’est « l’Ouvert » décrit par Rilke dans ses Élégies, un territoire accessible en dehors de toute temporalité. Alors les hommes se lancent. A corps perdu, cœur adouci ?

Relocaliser, raccourcir les distances en pensant toujours topos, ne nous reliera pas au temps pour autant. La pandémie a désenchanté l’espace. Elle a réanimé le temps. Les leçons ne se tirent pas de l’expansion, tentateur et orgueilleux ; la pandémie ne connaît pas les frontières. Elles se lisent dans le temps, plus humble professeur.

THOMAS DUTRIEZ

Relocaliser n’est plus une option mais une condition de survie de nos systèmes économiques et sociaux

LE MONDE,

22 mars 2020

Cette tribune d’économistes montre que la mondialisation économique semblait être il y a quelques décennies l’alpha et l’oméga de la poursuite d’une croissance vigoureuse et stable, mais qu’elle est aujourd’hui tenue coupable de tous les maux subis par les nations. Creusement des inégalités sociales et économiques, épuisement des ressources naturelles et poids des lobbys bancaires qui ne cesse de croître : la mondialisation siège à elle-seule sur le banc des accusés. En effet, les firmes multinationales, incarnation de cette logique libérale, sont parties à la conquête de nouveaux territoires et ont contribué à étendre les chaînes de valeur mondiales. L’insoutenabilité de ce modèle de croissance a été révélé par l’épidémie du Covid-19 qui a mis le feu aux poudres. En effet, les mondialisations économique et financière telles qu’elles se sont construites, ont exacerbé les effets dévastateurs de la pandémie en diminuant la capacité de résistance et d’absorption des chocs de notre système. Le Covid-19 n’est donc pas à l’origine du cataclysme économique qui a frappé de plein fouet la plupart des pays du monde, mais il est plutôt révélateur des dysfonctionnements et problèmes intrinsèques à nos économies.

Quelle est alors la réponse adéquate pour assurer la survie de nos systèmes économiques et sociaux mis à l’épreuve durant cette pandémie ? Le maître-mot ? Relocalisation. Le terme de relocalisation, vanté depuis bien longtemps par bon nombre d’économistes, est en effet revenu sur le devant de la scène dès le début de la crise sanitaire. Le manque de matériel médical qui a laissé les soignants français démunis face à la pandémie a posé la question d’une relocalisation de l’industrie pharmaceutique, secteur ayant été massivement touché par les délocalisations. Néanmoins, cette stratégie de relocalisation doit-elle s’effectuer dans un unique but de réduction des coûts ? Non, elle doit au contraire permettre d’impulser une nouvelle manière de produire, plus respectueuse de l’environnement, qui permettrait également de rompre avec la précarité de l’emploi. La stratégie de relocalisation ne doit pas non plus prendre la forme d’un protectionnisme déguisé dans la mesure où elle doit être le reflet d’une dynamique coopérative entre les États. En effet, seule une solidarité internationale et une coopération poussée entre les États empêchera une vague de mesures unilatérales qui accroissent les rivalités entre pays. Ainsi, rapprocher les lieux de production des lieux de consommation permettrait de faire décroître les flux de capitaux et de marchandises, ce qui réduirait drastiquement notre empreinte carbone.

Enfin, la crise que nous traversons a un double effet pervers : elle renforce la puissance des lobbys bancaires, qui contournent davantage la réglementation en ces temps de crise, au détriment des organismes de régulation publique. Ces derniers semblent s’être effacés du paysage économique, laissant la mainmise à la sphère financière et aux grandes entreprises. Les États et les instances de régulation publique ont-ils pour autant définitivement cédé les clés de l’économie aux firmes multinationales ? Ont-ils toujours le pouvoir de revenir sur le devant de la scène et d’imposer leur volonté, si tant est qu’elle existe ? Cela revient à interroger le rôle de l’État-nation, cher à Dani Rodrik, notamment dans la régulation des marchés mondiaux. Des relocalisations efficaces tiendraient d’une osmose entre les États-nation et l’échelle globale autour de laquelle la mondialisation s’organise. Une mondialisation correctement instituée permettrait donc l’imbrication des échelles globale et locale qui se renforcent mutuellement, plutôt que d’être en position frontale.

SOLÈNE CALLENS

Relocaliser : plus facile à dire qu’à faire

ALTERNATIVES ECONOMIQUES,

05 avril 2020

Avec la crise du coronavirus, les politiques ne semblent avoir qu’un seul mot à la bouche. Ce mot résonne dans toutes les chaumières, dans tous les partis comme s’il était la solution pour pallier la déliquescence du tissu industriel français que le Covid-19 n’a fait que mettre en lumière. Relocalisation, tel est le mot magique. En réalité, il ne faut pas se leurrer : relocaliser est une fausse bonne idée. D’une part, parce qu’il est extrêmement compliqué de faire de ce doux rêve une réalité, et d’autre part parce qu’il est compliqué d’aller à contre-courant de ce qui s’est fait depuis quelques décennies.

Prenons ainsi l’exemple des médicaments : les 4/5 des principes actifs utilisés en Europe sont produits hors du continent. Une solution serait de mettre un frein à l’externalisation de la production de ceux-ci par les grands groupes pharmaceutiques mais cela ne peut se faire que si cette production redevient rentable, et donc que si les prix augmentent. Ce coût serait ou bien alors assumé par les consommateurs, ou bien par l’État avec une augmentation de l’enveloppe de l’assurance maladie. En ce sens, pour certains économistes, dont El Mouhoub Mouhoud, l’État aurait intérêt à redevenir un État actionnaire dans de grands groupes, comme Sanofi pour le secteur pharmaceutique, afin d’avoir au moins un pouvoir de blocage dans le processus de prise de décision. De même, assurer la traçabilité de tous les produits de la chaîne de valeur nécessiterait de sortir du marché des produits pharmaceutiques et ce, de manière conjointe à l’échelle européenne. On comprend donc clairement la difficulté de la tâche.

Une solution alternative est alors de mieux cibler les aides accordées par l’État, notamment le CIR (Crédit Impôt Recherche) afin de garder sur le territoire national la recherche et l’innovation dans les secteurs stratégiques. De nouveau, il faudrait modifier la juridiction européenne qui, pour le moment, interdit de discriminer les acteurs. Le chef d’entreprise Laurent Moisson pointe en particulier du doigt la nécessité d’orienter l’investissement privé vers les entreprises de taille intermédiaire, et notamment par le biais de la Banque Publique d’Investissement.

De manière plus radicale et en se souciant peu du droit européen, Thomas Huriez, entrepreneur dans le textile « Made In France » propose une troisième solution, celle d’un État interventionniste qui n’aiderait pas les entreprises via des garanties ou des prêts mais les subventionnerait directement.

L’État soutiendrait la production nationale en étant aussi acheteur et en passant ses commandes uniquement au sein de l’Hexagone.

Les consommateurs pourraient également avoir une influence non négligeable en faisant évoluer leurs pratiques de consommation. Encore faut-il que ces évolutions concernent la majorité des consommateurs. Cela semble complexe dans la mesure où de nombreux ménages n’ont pas nécessairement les moyens de revoir à la hausse leurs dépenses et pourraient se sentir lésés par des produits plus dispendieux : le « Made in France » n’a pas à être subi. Rapatrier la production revient donc à poser une question clé : relocaliser oui, mais à quel prix ? Et qui en paiera le prix ?

Enfin, pour Isabelle Méjean, professeure à Polytechnique et sacrée meilleure jeune économiste de France, la problématique est mal comprise. Ainsi le véritable problème posé par la forme actuelle de la mondialisation n’est pas le fait d’être dépendant de fournisseurs étrangers mais plutôt d’être dépendant de peu de fournisseurs étrangers. C’est toute la chaîne de valeur qui est à réévaluer, et la France aurait plus intérêt à diversifier ses sources d’approvisionnement plutôt que de lancer des projets pharaoniques de relocalisation, dont les résultats ne sont pas certains.

FÉLIX DUMAS