SAISON 2020 – MAI – NUMERO 12

LA CONFRONTATION
DES MARDISIENS

PARTIR EN VOYAGE

Espace victorieux et temps vaincu. Cette guerre d’une autre époque où une histoire poussiéreuse cédait le passage à une géographie virevoltante. Dare-dare, il faut se mouvoir : la vitesse affole les compteurs mais d’elle raffole les conteurs. Les records s’accumulent, les spectateurs pantois devant toujours plus de distance parcourue. L’homme se déploie dans sa propriété qu’est le monde. Croire posséder mais l’heure viendra au simple locataire de rendre des comptes. Là, le temps le rattrapera. Faites rhizome et pas racine, disait-on pour profiter de l’envol. Il n’est guère de lieux introuvables. La cartographie les a tous décelés. Cette géographie ne passe que par la visite, les légendes et histoires tempus portées sont définitivement démodées. 

Qu’on garantisse « ma place au soleil » (mot de Pascal toutefois décontextualisé) : voilà la simple requête d’un homme en manque de repères. Comment lui refuser, il veut simplement profiter ? Alors il voyage, il se transporte mais ne s’implante jamais. Planter son drapeau le condamnerait à rester. Aller trans– plutôt que in-. « Si je jette la vie devant moi, quel espace infini où je ne suis pas ! » s’exclame Bossuet. Au pied de la lettre, l’homme prend note. Il quitte son chez soi. Chez : ce complément de lieu qui ne convient plus ; remplaçons-le par à : l’homme et son monde à soi. 

Gestell, mais couplé à la logique de l’époque, Gestell lucratif. Tout est visitable, le suffixe de la possibilité, terme cher au moderne pour qui pouvoir équivaut à devoir. Alors, il part. Il voit pour voir, finalement pour se montrer. Ne pas oublier la vidéosphère. Scellons l’instant, qu’il ne reste que poussière dans notre vagabondage éternel. L’image dynamique pour « immortaliser ». La dynamique de l’image, pour nous prouver que nous ne serions donc pas que de simples mortels.  

THOMAS DUTRIEZ

Le tourisme ou la désuète quête de soi

MATHILDE BERNARD

« Mais les vrais voyageurs sont ceux-là seuls qui partent 

Pour partir, cœurs légers, semblables aux ballons, 

De leur fatalité jamais ils ne s’écartent, 

Et sans savoir pourquoi, disent toujours : Allons ! »

Que cherche le vrai voyageur ? Pour Baudelaire, il ne cherche rien que le voyage. Il doit être curieux de l’autre, qui s’ouvre au regard de celui qui vient à sa rencontre. A l’origine aristocrate en recherche de réalité, le tourisme se fait selon les époques vagabondage ou hédoniste. Mais toujours, perdure ce besoin : « voir notre image », une quête personnelle de soi-même au contact de l’étranger. Curieusement, la jeunesse parisienne revenue de sa tournée des bars espagnols nous apporte une autre version de la pratique, qui a perdu sa noble qualité introspective pour devenir un voyage collectif dans la recherche d’une unicité partagée. Il s’agit de générer des expériences. Le voyage touristique se trouve aujourd’hui vidé de son essence : la quête de soi en l’autre. Nous sommes entrés dans l’ère du tourisme de distraction. Nous ne découvrons plus l’autre, nous partons le consommer. 

L’incroyable succès de la société de consommation depuis les années 70 a glorifié le tourisme comme le moyen de se ressourcer. « On part pour oublier le monde plutôt que pour le découvrir » (Rodolphe Cristin). Le quotidien est devenu si invivable que le touriste s’échappe aussi loin que ses moyens lui permettent. Il en profite pour montrer sa capacité à « profiter de la vie » avec le fruit de son travail. La contemplation romantique du jardin a cédé la place à la fureur de vivre. Son propre pays n’étant pas assez dépaysant pour ôter au touriste la pesanteur des affaires, il s’éloigne au bout du monde pour vivre une expérience qu’il pourra ensuite raconter à ceux qui voudront bien l’entendre. Par conséquent, des villes entières sortent du désert, Dubaï à leur tête, paradis artificiels conçus pour satisfaire des visiteurs privilégiés en quête d’amusement facile à leur immédiate disposition. Ces villes modernes, parcs d’attraction gigantesques, attirent les élites du monde entier pour leur offrir tout ce qu’ils auraient pu trouver chez eux, sauf qu’ils ont dû prendre l’avion. La distance entre le touriste et son quotidien est fondamentale. La majorité de la population mondiale regarde une petite minorité s’envoler dans les airs avec le regard envieux de ceux qui sont restés sur terre. 

Diversité, banalité. « L’humanité s’installe dans la monoculture » disait Lévi-Strauss. Le touriste est par essence en quête de la confrontation au regard de l’autre, pour mieux se définir lui-même. Sentiment fort que de se sentir étranger, sentiment persistent que de rentrer chez soi en sachant ce que l’on est pour l’autre. Mais le touriste contemporain se définit déjà tous les jours sous le regard des autres : par sa consommation, par son exposition. Quand il s’en va chercher ce qu’il ne connait pas, ce n’est pas dans le but de se définir, mais pour se valoriser auprès de ses semblables. Et en partant, il emprunte les mêmes chemins sécurisés par tous ceux passés avant lui, et l’attendent de l’autre côté tous les repères qu’il connait déjà, sélectionnés pour lui.

L’individu veut exhiber son unicité, mais seulement en communion avec les autres. Le touriste croit, à la manière de ses aïeuls, venir rencontrer l’autre, le barbare, et y faire miroiter son soi pour se redéfinir. Il se croit pur comme Ondine, mais il répugne de l’autre comme Lénina chez Huxley. Le touriste veut voir mais ne veut pas vivre. La sensation sur l’émotion. Que l’autre ne soit pas imprévisible, car le touriste se ressource, il n’est pas là pour agir. 

L’uniformisation de la pratique touristique provoque une fuite en avant dans la poursuite de l’authenticité et de l’émotion pure. Aseptisée de toute émotion, l’élite économique cherche à retrouver un sens en migrant vers le Sud pour apporter son aide. Ciment le jour, sangria le soir, le tourisme humanitaire offre aux Occidentaux une bonne conscience à moindre coût. Mais bien vite, la réalité n’est plus suffisante. Il faut se confronter à la mort, pour se sentir exister. On parcourt Tchernobyl, Auschwitz, on pleure des drames et des catastrophes, des morts qui viennent à perdre leur sens quand elles sont ainsi exhibées, pour réveiller des émotions artificielles. On nomme ce tourisme morbide le tourisme-réalité. Les mots parlent pour eux-mêmes. Perfusé et aveuglé, l’homme qui ne prend plus le temps a besoin d’une extraordinaire dose d’horreur pour se rappeler qu’il est mortel. Et revenir sur terre pour un temps. 

Pour celui qui consomme l’autre, il faut donc recréer l’authenticité. Le tourisme le plus noble, le tourisme esthétique, c’est celui qui foule des terres vierges, celui des fausses forêts, des animaux dressés et des réserves. Surtout celui qui part loin pour fuir les masses, qui dénature la virginité sacrée des lieux par leur envahissante présente. Naïveté hypocrite, critique charmante. Ce n’est pas nouveau. Les masses, elles, se contentent de ce qui a déjà été tant visité, et se partagent les morceaux. Pourtant, n’y a-t-il pas là une plus grande authenticité ? Celle de ceux qui ne prétendent rien et partent profiter de ce qui leur est permis. 

Le tourisme de distraction offre donc un paradoxe surprenant. Il cherche l’unicité et la distinction tout en souhaitant la sécurité et le préconçu, la reconnaissance de ses semblables, et dans cet objectif il s’assure de ne jamais s’éloigner du chemin. Le tourisme s’est construit pour des individus qui consomment l’hospitalité dans le confort de l’absence de responsabilités. Bribes de rêves enfantins que celui de ne jamais grandir, et de vivre à jamais pour quelques jours dans le loisir. Le voyage s’éloigne un peu encore de ce qu’il était d’origine. Le triomphe de l’imprévu, l’excitation de l’inconnu, la gratitude de la rencontre. Tout ce qui rend l’expérience unique. « Et il n’est rien de plus beau que l’instant qui précède le voyage, l’instant où l’horizon de demain vient nous rendre visite et nous dire ses promesses » partageait poétiquement Kundera. Retrouver la conscience romantique du temps qui passe, voici un voyage original.

Tourisme : la menace fantôme

MAXENCE BRIQUET

De prime abord, le titre peut intriguer, voire, faire sourire. « Le tourisme ! Un danger ? Mais pour qui ? pourquoi ? N’est-ce pas un atout majeur de notre pays ? » Il va en effet sans dire que le secteur touristique est une manne économique non négligeable pour la France. Etant un des seuls pans excédentaires de notre balance commerciale (+17,1 milliards d’euros en 2018), on est en droit de se demander ce que l’on peut reprocher à cette activité. La réalité est que le tourisme, tant celui des Français qui voyagent, que celui des étrangers venant visiter la France, interroge sur les bienfaits réels de cette activité exacerbée par la mondialisation.  

Fin 1989, le mur de Berlin tombe, et avec lui les frontières du monde entier, effacées à coup d’accords de libre-échange et d’institutions supranationales pour permettre la libre circulation des personnes et des capitaux. Dans cette ligne, le tourisme international poussé par la globalisation financière et l’avènement des classes moyennes, devient un tourisme de masse et un marqueur social fort. Ces populations qui représentent peu ou prou 50% à 80% des habitants des pays développés sont l’ancrage central du tourisme moderne, dans la droite ligne d’un consumérisme futile et vide de sens. Comme l’avait pressenti Tocqueville qui voyait « une foule innombrable d’hommes semblables et égaux, qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs dont ils remplissent leur âme », les classes moyennes européennes courent toujours aujourd’hui après les codes de la grande bourgeoisie, sans jamais les faire leurs. Leur luxe consiste à élever leur statut social par leurs voyages, mais tout en gardant les attributs propres à leur classe. Dans ce contexte, la crise du Covid-19 remet un ordre ponctuel et bienvenu dans la course à la démesure de l’expérience, en cantonnant les populations à leurs territoires, qu’elles se mettent à découvrir voire redécouvrir et à les faire vivre au travers de leurs choix de villégiature. 

C’est un phénomène qui, bien que ponctuel, met en exergue la vulnérabilité de ce secteur à la conjoncture. On se souvient des grandes orientations des années 80 qui ont mené à la désindustrialisation de la France, et l’accent mis sur le tertiaire, davantage pourvoyeur de marges importantes. On entend encore les fameuses rengaines Mitterrandiennes à propos des pays asiatiques « ils feront les chaussures et les brosses à dent et nous les avions et la technologie de pointe » sauf qu’aujourd’hui, l’usine du monde fabrique aussi des avions et est leader sur les nouvelles technologies. Partant de là, on peut se demander s’il était réellement judicieux de sacrifier l’industrie pour le tertiaire et particulièrement le tourisme. Certes, la France est le pays le plus visité au monde (même si l’immense majorité des retombées se concentre sur la région parisienne), mais recevoir des touristes n’est ni la garantie d’une économie stable, ni celle de la souveraineté technologique et industrielle. Si ce secteur a créé beaucoup d’emplois en France, on peut légitimement se poser la question de sa pérennité. D’un côté, un rapport parlementaire de 2018 recommandait d’améliorer la desserte aérienne des territoires afin que les touristes dépensent plus en faisant des séjours plus longs. De l’autre, le gouvernement a annoncé la suppression d’un certain nombre de lignes aériennes faisant doublon avec le TGV, ce qui ne va pas du tout dans le sens du rapport. Par ailleurs, quand on voit à quel point la crise sanitaire a mis à bas l’économie, on s’aperçoit aisément que la France n’a certainement pas gagné au change en mettant à bas l’industrie au profit du tourisme et en laissant partir des compétences cruciales au profit d’emplois interchangeables. 

Si notre pays reçoit des dizaines de millions de touristes chaque année, les Français sont également de grands voyageurs. Principalement dirigé vers les pays du Sud, le tourisme Français catalyse les rancunes et les colères de beaucoup de locaux, principalement dans les anciennes colonies et au Maghreb. Ces pays, pour la plupart à majorité musulmane, adoptent une attitude particulièrement réactionnaire à l’égard de ce qu’ils perçoivent à la fois comme une nouvelle forme de colonialisme, avec les quartiers riches des touristes d’un côté, et pauvres de l’autre pour les locaux ; mais aussi l’influence du soft power occidental. On a tendance à croire que le tourisme a permis l’enrichissement des habitants de ces pays mais il n’en est rien. De plus les lieux touristiques revêtent souvent un caractère sacré pour les populations locales ce qui accroît encore leurs ressentiments. Ce n’est pas un hasard si les islamistes radicaux recrutent à tour de bras dans les quartiers pauvres, au sein desquels les habitants se sentent dépossédés de leur patrimoine, seule chose à laquelle ils peuvent encore se rattacher avec la religion. Les touristes ne sont pas uniformément des consommateurs de rêves et de biens, ils sont aussi un vecteur d’influence majeur. La culture occidentale, fruit d’une américanisation croissante de nos sociétés, est dès lors perçue comme une intruse dans ces pays qui cultivent, pour beaucoup, une forte défiance voire une haine à l’égard de notre civilisation. Ces dynamiques touristiques font partie des vecteurs de ce qu’Huntington théorisa dans « Le choc des civilisations », elles alimentent les rancœurs de personnes qui entrent parfois ouvertement en guerre avec nous. 

Il ne s’agit bien entendu pas ici de jeter l’opprobre sur les acteurs d’un secteur dynamique, mais de questionner les choix stratégiques qui ont été faits et mettre en lumière les implications géopolitiques de ce secteur. Il est de notoriété publique que les Français n’ont pas très bonne réputation à l’étranger. On entend souvent qu’ils se comportent comme des rois, comme si tout leur était dû, avec une outrecuidance et un aplomb peu communs. Sur le même principe, les habitants de villages touristiques, surtout en période estivale, se plaignent du nombre de touristes qui dégradent la qualité de vie sur place. En revanche, ils étaient également les premiers à s’alarmer de la disparition des touristes à cause de la pandémie, et des retombées économiques associées. « You are so french », dirait Bill, mais cela témoigne bien de l’équilibre fragile mais nécessaire à atteindre pour que le tourisme ne soit pas perçu comme une tentative de domination et que sa place dans l’économie française soit celle d’un atout secondaire au côté d’une industrie flamboyante et non l’inverse.