SAISON 2021-2022 – NOVEMBRE – NUMERO 1
SONDAGES ET ELECTIONS PRESIDENTIELLES
Présidentielles 2022 : en finir avec l’inflation sondagière
Les sondages sont l’art de mentir avec précision. Concrets donc rassurants, ces chiffres seraient, à en croire ceux qui les instrumentalisent, rigoureusement scientifiques. Données, mesures et pourcentages constituent de fait un repère, une boussole guidant les plus indécis hors des ténèbres du jeu politique actuel. En période d’élections présidentielles, peut-on raisonnablement se passer de tels repères ? C’est le pari osé de Ouest France, qui ne publiera ni ne commentera plus aucun sondage d’intentions de vote jusqu’à la fin de la présidentielle de 2022.
En effet, les arcanes de la fabrique des sondages restent impénétrables : une partie de la vie politique repose sur des panels bon marché, partiels et partiaux.
Les méthodes des instituts de sondages – pour ne pas dire sociétés d’études marketing – ont considérablement évolué. Les enquêtes par téléphone semblent désormais rangées dans le coffre des vieilles photos sépia, au profit de celles sur internet. Sur le marché de l’opinion, la fiabilité a été sacrifiée sur l’autel de la rentabilité. Les sondages conduits par internet sont moins onéreux, car il n’y a pas besoin de sondeur. Cependant, les sondés n’ont pas le même discours devant un enquêteur et sur internet. Dans l’intimité du web, ils s’affranchissent de certains codes et penchent davantage à droite, faisant souvent le jeu des extrêmes. De surcroit, les sondés ont un intérêt à participer. Certains répondent à la chaîne afin de gagner des points convertibles en bon d’achat. Ainsi, cette « photographie de l’opinion » repose exclusivement sur quelques habitués intéressés: selon Ipsos, 1 000 participants ont complété à eux seuls 11 700 enquêtes en un mois. Le principe de sondage aléatoire est de facto réduit à néant. Plus grave encore, la représentativité des panels d’internet utilisés en masse n’est pas vérifiée. Il est possible de s’inscrire sur plusieurs panels de sondage avec la même adresse mail. Possible aussi de se faire passer pour Jean-Michel, Camille ou Amina, sans qu’aucun contrôle ne soit fait. Là où le téléphone permettait de ne pas interroger deux fois une même personne et de s’assurer de la véracité de son identité, internet plonge les instituts dans le brouillard le plus total. Cette méthodologie ne permet définitivement pas d’extrapoler les résultats à une population.
Pourtant, les sondages n’ont jamais eu autant d’influence politique. En concurrence sur le marché de l’opinion, les instituts ont multiplié les enquêtes d’intentions de vote, atteignant les 560 sondages en 2017. Par conséquent, leur place dans le débat public s’est mécaniquement accrue.
Ils ont d’abord un impact majeur sur la campagne présidentielle. Il faut minimum 5% d’intentions de vote pour obtenir un prêt bancaire de 8 millions d’euros. En dessous, il n’est que de 800 000 euros. Ils sont de surcroît l’un des critères permettant d’estimer le poids politique d’un candidat, qui lui donnera plus ou moins de temps de parole fixé par le CSA. En l’état, rien n’empêche certains militants d’infiltrer massivement ces panels afin de promouvoir leurs idées ou leur parti.
D’autre part, un seul sondage biaisé suffit pour que tous les médias martèlent que tel candidat a une chance de gagner. Sauf qu’avec le temps, il finit réellement par en avoir une. Dans son cours Sur l’Etat au Collège de France Bourdieu fustigeait déjà : « une des propriétés des sondages consiste à poser aux gens des problèmes qu’ils ne se posent pas, à faire glisser des réponses à des problèmes qu’ils n’ont pas posés, donc à imposer des réponses ». Combien de temps encore continuerons-nous de fabriquer l’opinion ? D’autant plus que l’électorat, moins attaché aux partis suite au déclin du clivage droite/gauche, est plus influençable qu’il ne l’a jamais été.
À l’approche des présidentielles, alors que la machine à sonder s’emballe, peut-être est-il l’heure de ralentir la cadence. Les enquêtes d’intentions de vote, toujours moins fiables, et toujours plus déterminantes, ne remplacent pas un réel dialogue citoyen. Ces sondages biaisés formatent et infantilisent le débat politique, fragilisant davantage une démocratie déjà défaillante.
LOU GOUGNOT
Bibliographie :
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Ivresse des sondages, gueule de bois démocratique, L’Humanité, 26 octobre 2021
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Dans la fabrique opaque des sondages, Le Monde, 5 novembre 2021
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Le phénomène Eric Zemmour : une bulle sondagière ?, Libération, 8 octobre 2021
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Editorial. Présidentielles 2022 : les sondages, inquiétantes dérives, Ouest France, 23 octobre 2021
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Interview de Vincent Tiberj et Nonna Mayer, Arrêt sur images, 4 novembre 2021
Les gens votent, pas les sondages
Toujours plus décriés au fil des élections, les sondages sont régulièrement objet de débat. Les accusant tour à tour de manipuler l’opinion publique et d’influencer les décisions politiques, deux tiers des Français souhaiteraient interdire leur publication en période électorale(1).
Non seulement c’est leur validité qui est attaquée ; s’ils sont le reflet de la voix citoyenne, pourquoi diable n’ont-ils pas su prédire l’absence de Lionel Jospin au second tour en 2002, ou bien la victoire de Donald Trump en 2016 ? Mais c’est aussi et surtout leur utilité dans la vie politique qui est mise en cause. On les accuse de fausser les résultats, de massifier une opinion dominante pour faire taire les avis minoritaires.
Pourtant, à l’aube de chaque échéance politique, ils surgissent par dizaine dans tous les médias. En 2017 seulement, il a été estimé à 563 le nombre de sondages publiés dans l’année précédant l’élection (2). Cette cyclicité n’est-elle pas de fait la preuve de notre attachement à ces enquêtes ? Du besoin de recueillir des avis individuels pour viser à une appréciation de l’opinion globale ?
Afin de récolter des renseignements sur la population, diverses méthodes de mesure ont été développées. Le sondage s’est progressivement imposé comme l’instrument le plus efficace, notamment grâce au perfectionnement des méthodes de calcul au cours des années 1950 . En France, les travaux de banalisation de Jean Stœtzel ont offert au sondage électoral prédictif une légitimité nouvelle.
Par définition donc, le sondage est purement et simplement une enquête statistique qui vise à retirer une opinion générale par agrégation des avis individuels. Or, comment d’un banal instrument de mesure arrive-t-on à tant de discussions ? Les critiques présentent une double omission – volontaire ou non. Premier oubli : la présence d’une marge d’erreur dans le calcul. Si on accorde à un candidat 20% d’intention de vote, avec une marge d’erreur de deux points et un niveau de confiance de 95%, cela signifie qu’il y a 95% de chances que le pourcentage réel se trouve entre 18% et 22%( 3). L’intervalle de confiance ainsi obtenu permet de prendre du recul sur l’estimation. Second oubli : les sondages politiques figurent parmi les plus réglementés. De la loi de 1977 concernant la publication des sondages préélectoraux à la Commission des sondages, leur cadre de création et de parution est résolument encadré.
Oui, les sondages à vocation politique et leur exploitation comportent des erreurs. Non, le sondage ne garantit pas – et ne s’est jamais porté garant – de l’infaillibilité de son résultat. Il n’a jamais eu vocation à prédire. Il est accusé de son manque de rigueur scientifique. Mais peut-on seulement apporter des preuves que les sondages ont un impact effectif sur l’opinion de la population ? Il est rare que le lien entre sondage et mouvements de l’opinion se révèle être de l’ordre de la causalité.
Il serait alors abrupt d’affirmer que les sondages influencent l’issue d’un vote : en 2002, le succès prédit de Lionel Jospin par les sondages aurait eu un impact négatif sur l’issue du vote. Or, en 2005, le succès prédit du vote du « non » au référendum européen aurait quant à lui eu une influence positive sur le vote final. Les effets du sondage sur l’échéance électorale sont manifestement contradictoires. Cela témoigne de la fragilité de l’argumentation critique du sondage.
Les sondages ne sont pas fallacieux. Ils sont un instrument d’estimation, de mesure de l’opinion. Ce qui déchaîne les passions, c’est l’interprétation personnelle. Si, par malheur, le résultat n’est pas conforme aux supposées prédictions, le sondage devient le bouc émissaire de l’échec des perdants. Si des militants souhaitent instrumentaliser à leur profit les sondages, cela ne fait pas pour autant de ces derniers un instrument à impact direct sur les convictions de la population. Cela révèle juste que, comme tout instrument, il est possible de les utiliser à notre guise.
Cessons d’incriminer le sondage politique. Par manque d’alternative ou par nécessité, il reste aujourd’hui le moyen de collecter l’avis populaire le plus précis et efficace. A condition d’appréhender correctement l’information qu’il fournit, et ses limites.
CASSANDRE RONCIN
Notes :
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(1) D’après l’enquête « Impact et images des sondages publiés dans la presse » de Y.Rickebusch et P.Millet pour la Revue française de Marketing (1978, n°75)
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(2) Selon les chiffres communiqués à franceinfo par la Commission des sondages
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(3) Sondages pour la présidentielle 2022 : panel, méthodologie, marge d’erreur… Tout ce qu’il faut savoir pour les décrypter (francetvinfo.fr)
Bibliographie :
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Connaître et mesurer l’opinion publique : utilité et limites des sondages — Sciences économiques et sociales (ens-lyon.fr)
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Les sondages d’opinion, par Hélène Yvonne Meynaud et Denis Duclos, La Découverte, 2007
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Marketing et communication politique, « Chapitre 4. Les sondages politiques, techniques ou démiurge ? », par Herbert Castéran, 2017
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Théorie des opinions, par Jean Stœtzel, 2006