SAISON 2026-2027 – SEPTEMBRE – NUMERO 1
LA CONFRONTATION
DES MARDISIENS

LE SELF-MADE MAN, UN MYTHE ?

LAURINE NORROY

Le self-made man qui serait se serait construit seul, par lui-même et pour lui-même ne peut être considéré en dehors de l’idéologie capitaliste. En effet, loin d’être un symbole de l’émancipation, il est érigé en mythe afin de légitimer l’ordre capitaliste. C’est tout d’abord un mythe, dans le sens de muthos, c’est-à-dire d’une histoire fausse imaginaire qu’on nous raconte. En effet, il est impossible d’un point de vue logique de soutenir que quiconque est self-made.  D’un point de vue ontologique, Hegel l’a montré dans la Phénoménologie de l’esprit : la conscience ne se constitue qu’à travers l’interdépendance des consciences. Par ailleurs, d’un point de vue sociologique, l’individu isolé est une abstraction ; il naît dans un tissu de relations, de déterminations sociales et hérite de différents capitaux.

Si le self-made man n’existe pas en réalité, d’où vient alors cette illusion ? Tout d’abord la figure du self-made man ne peut être comprise en dehors de la hiérarchie de valeurs américaine. Aux Etats-Unis, le « rêve américain » lie indissolublement réussite, travail et vertu. Cette représentation présente l’individu comme un Adam innocent, détaché de son passé et de ses déterminations sociales, capable de tout accomplir par la seule force de sa volonté. Le rêve américain est donc nécessairement lié à une forme d’individualisme. DH Lawrence disait ainsi que « l’âme américaine essentielle est dure, isolée, stoïque et meurtrière ».

« Quand on veut, on peut »

Cet imaginaire du héros self-reliant  s’explique historiquement par la création des États-Unis : des colons seuls au milieu de la nature, devant construire un pays nouveau par eux-mêmes. Cette mentalité ne peut se séparer de la foi dans le capitalisme comme la  structure économique ayant permis aux Etats-Unis de convertir la sueur en or et de transformer le mérite individuel en richesse tangible. Le marché devient  ainsi le grand distributeur de bons et de mauvais points, où le self-made man collectionne les bons. Ainsi, dans son berceau américain, le terme de self-made man fonctionne comme un mythe au sens où l’entend Roland Barthes, c’est-à-dire une histoire racontée par la société pour mobiliser les individus vers un but précis, en l’occurrence, l’acceptation massive du capitalisme. L’idée que ce système récompenserait les « meilleurs » plutôt que les plus favorisés empêche toute contestation structurelle. On admire celui qui a réussi au lieu de se rebeller contre les inégalités.

Ce mythe d’abord américain s’est importé en France sous des formes multiples ce qui est perceptible dans des modifications économiques. Constatable par l’explosion des livres de développement personnel promouvant le self-help et l’idée que « quand on veut, on peut », l’implantation du mythe du self-made man s’est accompagnée d’une transformation de nos modes de travail :  télétravail,  statut d’auto-entrepreneur, ubérisation… autant de formes où le travailleur est solitaire  et face à sa situation économique ne peut plus s’en prendre qu’à lui-même plutôt qu’à un employeur.

Michel Foucault, dans La Naissance de la biopolitique, décrit ainsi  l’« entrepreneur de soi-même » qui ne se considère plus comme force de travail mais comme capital humain à valoriser. Le néolibéralisme transforme chaque individu en entreprise personnelle, en start-up permanente dont il faut optimiser le rendement. On ne travaille plus pour vivre, on gère son propre capital vie (santé, compétences, réseau, image de marque) comme un portfolio d’investissements. Byung-Chul Han, fait écho à l’individualisme capitaliste  dans La Société de la fatigue, montre comment nous sommes passés d’une société de discipline à une société de performance où l’on s’auto-exploite dans un « yes we can » permanent.

Un mythe stakhanoviste ?

Mais ne pourrait-on concevoir un self-made man hors du capitalisme ? Alexei Stakhanov ne serait-il pas le self-made man soviétique qui aurait réussi à s’élever grâce à sa volonté et sa performance individuelle ? En août 1935, Stakhanov extrait 102 tonnes de charbon en six heures, soit quatorze fois la norme. La propagande stalinienne en fait immédiatement un héros national. Mais le stakhanovisme reproduit la logique capitaliste : productivité individuelle, aristocratie ouvrière privilégiée, mobilité sociale vers la fonction de cadre. Stakhanov quitte la mine pour devenir directeur puis officiel au ministère. Le record était truqué : plusieurs mineurs l’assistaient. Le stakhanovisme montre que même dans un régime socialiste, le mythe ne fonctionne qu’en réintroduisant les catégories capitalistes : compétition, accumulation de privilèges, distinction entre “bons” et “mauvais” travailleurs.

Le self-made man, loin d’être un mythe universel de dépassement, est structurellement capitaliste. Même ses avatars socialistes comme le stakhanovisme en portent les stigmates ineffaçables. En somme, le mythe du self-made man agit comme un puissant anesthésiant social. En érigeant l’exception en règle, il transforme une réussite statistique rare en une injonction morale universelle. Cette idéologie semble, en outre, mener inévitablement à l’auto-exploitation et à l’épuisement des consciences.

Dès lors, l’enjeu contemporain n’est plus de célébrer ceux qui réussissent seuls, mais de réhabiliter une performance commune. Il s’agit de repenser un développement de soi qui ne soit plus une compétition solitaire, mais le fruit d’une interdépendance assumée, où l’émancipation de chacun est la condition, et non le prix, de l’émancipation de tous.

ALICE KLODZINSKI

Le self made man est une illusion nécessaire pour l’homme. Loin d’être une simple fable capitaliste, c’est l’incarnation d’un espoir qui nous pousse à nous élever en tant qu’homme. Cette élévation peut être intellectuelle, sociale et spirituelle. Une chose est sûre, elle dépasse l’accumulation pure et simple de richesses. Le mythe du self-made man est utile pour donner une orientation à sa vie. Prenons l’exemple de Frédérick Douglass, né esclave en 1818, il remarqua à seulement 12 ans que son maître ne voulait pas qu’il apprenne à lire. Cette interdiction lui a montré que la lecture et l’écriture étaient des armes puissantes. S’instruisant en secret avec les cahiers du fils de son maître : il parvient à s’échapper et retrace ensuite son ascension dans son autobiographie. Il a prononcé à plusieurs reprises un discours sur les « self-made men » dans lequel, il les définit comme des personnes qui n’avaient rien à la naissance et qui finissent par avoir de l’argent ou à accéder à l’éducation. S’il inclut bien une dimension économique, la clé ici n’est pas l’argent, mais la liberté humaine, par laquelle un opprimé s’approprie son existence.

Une auri sacra fames ?

On en déduit ici que l’éducation est le levier le plus important d’émancipation du self-made man. Rousseau écrivait dans l’Emile et l’Éducation que l’enfant doit apprendre par l’expérience de la nature, en se confrontant lui-même au monde. Son éducation négative caractérise la recherche autonome de connaissance du self-made man. Dans Paul et Virginie, l’essentiel pour ces enfants est le présent et le bonheur simple d’être en famille. Leur ambition est de construire une vie meilleure en maîtrisant leur environnement immédiat, comme Paul se plaît à mettre en forme son jardin selon son envie. Paul ne cherche pas à posséder la terre pour faire du profit mais à harmoniser le monde extérieur avec lui-même. Ainsi, l’éducation, qu’elle soit puisée dans les livres ou dans la nature, permet une seconde naissance. S’extraire de sa condition initiale pour donner un sens à sa vie et se trouver soi-même.

Cette élévation peut également être spirituelle. Dans la religion catholique, les saints sont les self-made men érigés en exemples qui guident les pas des chrétiens. L’Arhat, dans la religion bouddhiste, est celui qui parvient à élever sa conscience au-dessus de lui-même pour atteindre le ciel. Il suit un principe de méritocratie, puisqu’il y parvient par sa discipline, sa méditation et sa volonté. Dans ce sens, le principe de méritocratie est utile car il pousse l’homme à agir, à croire qu’il peut se créer une existence meilleure.

Et cette volonté d’élévation a une histoire bien plus longue que le capitalisme. Dans la Rome Antique, le Novus Homo est l’ancêtre du self-made man. C’était un homme sans nom illustre et qui n’avait que sa virtus, à savoir son courage ou son talent à prouver. La clé de la réussite de Cicéron a par exemple été la maîtrise de l’art de la rhétorique, il recherchait alors davantage la reconnaissance et la gloire que l’argent. Pourtant, en voyant les self-made men aujourd’hui adulés, nous reconnaissons plutôt des hommes poussés par l’auri sacra fames (l’exécrable soif de l’or). C’est l’erreur de notre époque : confondre la possession matérielle avec la quête de sens et réduire le façonnement de soi-même à la gestion d’un portefeuille.

Une réponse à l’angoisse humaine

Fondamentalement, ce qui pousse l’homme à agir c’est la soif de liberté : dans l’Être et le Néant, Sartre démontre que la liberté est une entreprise de désidentification. Si on s’identifie à un passé ou à un métier, on n’est plus qu’un objet inerte. Le sens de la vie, pour Sartre, ne se trouve pas dans l’origine mais dans le futur, et il en va de notre responsabilité de dépasser les déterminismes sociaux et de choisir l’orientation de notre vie. On pourrait croire que ce mythe du self-made man a été créé de toutes pièces, mais il traduit l’angoisse de l’homme qui dans sa situation se dit : « Qu’est-ce que je vais faire ? » Ce mythe rassure, donne de l’espoir et guide l’homme dans sa vie. Jean Paul Sartre écrivait : « C’est dans l’angoisse que l’homme prend conscience de sa liberté. » Ce moment crucial survient lorsqu’un homme commence à se poser des questions et qu’il réalise qu’il n’est pas obligé de faire le même métier que son père. Ainsi, ce mythe traduirait cette angoisse existentielle pour rendre l’homme maître de son destin.

Il semblerait qu’on puisse faire le choix de croire au self-made man, faire le choix de croire à un meilleur futur que l’on se construirait pour soi-même. A ceux qui ont peur de se livrer à un espoir vain, n’oubliez pas ce qu’a écrit Paulo Coelho dans L’Alchimiste : « Il n’y a qu’une seule chose qui rend un rêve impossible : la peur d’échouer. »

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