SAISON 2020 – MARS – NUMERO 8

LA CONFRONTATION
DES MARDISIENS

CRISE DE (DANS) LA CULTURE ?

Il ne pouvait rien faire, combat trop inégal. Vingt-quatre images par seconde contre quelques malheureuses phrases lues par minute. L’image a eu raison du texte. Mais le texte aura bien vécu, quelques siècles, quelques révolutions. D’un siècle l’autre, place à l’adaptation. Les images défilent, les textes s’effilent. Mieux vaut voir plus. Mobilisation immobile de l’écran face à l’immobilisation devant le texte qui demande trop de mobilité de l’esprit. « Ceci tuera cela » disait l’archidiacre Frollo dans le Notre-Dame de Hugo. Les -iques ont auront feint leur innocence, mais ils ont bien tué les -ismes. Le médiologue n’aurait-il pas été médium ? Bourdieu avait prévenu, la transmission de la culture est une « imposition, par un pouvoir arbitraire, d’un arbitraire culturel ». L’écran au moins nous en détache. Plus de transmission, place à la communication. Laissez passer dit-il. Effectivement, ne plus rien prendre, laisser (la lassitude de l’accumulation) passer. Circulez, dit-il, il n’y a rien à voir. A voir non, plus rien, à se laisser faire voir, c’est une autre histoire. Hollywood tourne bien sa pellicule.

Que peut nous apprendre un écrivain né tchèque sur l’état d’une culture française quarante ans plus tard ? Voyons Kundera dans l’Occident kidnappé : « Encore ébranlé par cet événement triplement tragique qu’était l’invasion de Prague, je suis venu en France et j’ai essayé d’expliquer à mes amis français le massacre de la culture qui eut lieu après l’invasion. Imaginez, on a liquidé toutes les revues littéraires et culturelles, toutes sans exception. Cela ne s’est jamais passé dans l’histoire tchèque, même pas sous l’occupation nazie pendant la guerre. Or, mes amis me regardaient avec une indulgence embarrassée dont je compris le sens plus tard. En effet, quand on liquida toutes les revues en Tchécoslovaquie, la nation tout entière le savait et elle ressentit avec angoisse la portée immense de cet événement. Si, en France ou en Angleterre, toutes les revues disparaissaient, personne ne s’en apercevait, même pas leur éditeur. A Paris, même dans le milieu tout à fait cultivé, on discute pendant les dîners des émissions de télévision et non pas des revues, car la culture a déjà cédé la place. Sa disparition que nous vécûmes à Prague comme une catastrophe, un choc, une tragédie, on la vit à Paris comme quelque chose de banal et d’insignifiant, d’à peine visible, comme un non-événement. »

Et il finit : « dans les Temps Modernes, quand le Dieu médiéval se transforma en Deus absconditus, la religion céda la place à la culture qui devint la réalisation des valeurs suprêmes par lesquelles l’humanité européenne se comprenait, se définissait, s’identifiait. Or, il me semble que dans notre siècle un autre changement arrive, aussi important que celui qui sépare l’époque médiévale des Temps modernes. De même que Dieu céda, jadis, sa place à la culture, la culture à son tour cède aujourd’hui la place. Mais à quoi et à qui ? » 

THOMAS DUTRIEZ

Quand j’entends le mot culture…

KÉVIN COUTURIER

La culture, fondement de notre humanité et âme de nos civilisations, est en souffrance aujourd’hui. Malmenée par des décennies de relativisme, décrite comme désuète et surannée, accusée de pérenniser un archaïsme patriarcal et européanocentré, sacrifiée en temps de crise sanitaire, la culture est en danger. Ou du moins une partie de celle-ci. Il serait en effet absurde de dire que la culture dans son ensemble souffre alors que, selon l’enquête sur les pratiques culturelles réalisée en 2018 par le ministère de la Culture, la consommation de jeux vidéo ou de streaming musical n’a jamais été aussi importante. En revanche, la culture qui ne se consomme pas, celle qui demande du temps, de la concentration et de la rigueur est loin d’avoir la vitalité des plateformes de streaming vidéo. Pourtant, si le numérique a accéléré le déclin de la culture, il serait malhonnête de faire reposer la totalité de ce choc civilisationnel sur les nouvelles technologies. Il s’agit plutôt d’une crise de la transmission culturelle. 

C’est par une destruction interne, par une implosion que la culture se retrouve aujourd’hui dans cet état. Jean-Jacques Rousseau, dont l’œuvre magistrale a façonné les cultures française et occidentale, est aussi celui qui a participé d’une manière plus ou moins importante à la crise de la transmission qui s’illustre désormais par un déclin de la culture. « Tout progrès dans la culture nous éloigne de la nature, qui est, dès le premier Discours, présentée comme la norme originelle et universelle. Dans l’accord avec la nature se trouvent la sagesse, la vertu et le bonheur. Tout ce que nous avons fait pour ajouter quelque chose à la nature, pour la cultiver, est une rupture coupable de cet équilibre initial. ». François-Xavier Bellamy (Les Déshérités) résume ici le point de départ de la pensée rousseauiste sur la culture et sa transmission. L’homme naturel est bon car innocent, l’homme social est mauvais car perverti. « Des connaissances qui sont à notre portée les unes sont fausses, les autres sont inutiles, les autres servent à nourrir l’orgueil de celui qui les a. […] Il ne s’agit point de savoir ce qui est, mais seulement ce qui est utile » écrit alors Rousseau dans son traité Emile ou de l’Education. Dès lors, l’idée selon laquelle la culture ne serait qu’une route illusoire vers la liberté, qu’un chemin long et inutile, qu’un moyen de distinction entre les hommes sociaux va faire son bonhomme de chemin au sein de notre société, quitter le monde des concepts philosophiques et imprégner totalement notre système d’éducation.

Pour preuve, Pierre Bourdieu fit de la culture un simple moyen de se distinguer des autres au même titre que le capital économique ou social. Par une démarche totalement arbitraire, un ensemble de pratiques, de connaissances et de comportements aurait été érigé comme seule culture valable et l’École n’aurait alors que pour but de faire appliquer ce choix, légitimant ainsi et avec violence la supériorité de ceux qui viennent des milieux où la culture scolaire est naturelle. Pour lutter contre la domination d’une culture jugée élitiste, nous avons choisi le relativisme et l’égalitarisme. Pour lutter contre cette situation effectivement injuste, pour lutter contre l’héritage, nous avons trouvé bon de faire des déshérités. Pour que personne n’ait à subir l’extrême violence de devoir s’arracher à son milieu d’origine, nous avons lutté corps et âmes contre cette « culture légitime ». « Le triomphe des démagogies est passager, mais les ruines sont éternelles » disait Charles Péguy… Pendant des années, les apparatchiks gangrénant la sociologie française ont sorti leur revolver dès qu’ils entendaient le mot culture et c’est ainsi que l’École publique, temple de la méritocratie, s’est alors retrouvée minée par d’infâmes théories sur les méfaits de la transmission et a, par conséquent, perdu de son éclat, s’éloignant de sa mission première qui est de permettre à tous de s’élever.

La culture est bien loin de ces deux descriptions. D’abord, l’homme naturel n’est pas plus proche de son humanité que l’homme social qui aurait été perverti par la culture. Jean Itard, dans son ouvrage Rapports Et Mémoires Sur Le Sauvage de l’Aveyron, nous le montre à travers l’exemple de Victor, l’enfant sauvage. Il est incapable d’utiliser ses sens, ne connaît pas la nuance auditive ni gustative lorsqu’il est recueilli par le docteur Itard qui lui évite l’asile. Il essaye alors de l’éduquer par la culture et ce n’est qu’à partir de ce moment que Victor développe une conscience de soi et commence à s’approprier son humanité. Ensuite, la vision de la culture comme capital, c’est-à-dire comme quelque chose que l’on possède, est certes un concept intéressant pour simplifier l’observation de la société et de ses mécanismes, mais au moins aussi pernicieux à cause de ses conséquences collatérales sur la culture. Elle n’est pas un bagage, une charge encombrante que l’on traîne avec nous. La culture est du côté de l’« être » et non du côté de l’« avoir ». C’est par la culture que l’homme réussit à devenir homme, à développer une curiosité particulière pour le monde qui l’entoure. Cependant, ce processus lent et parfois compliqué ne saurait s’achever seul. L’homme, contrairement à l’animal, n’est pas un être d’immédiateté. Initialement, il n’est que potentialités. Il a besoin d’une altérité pour accomplir sa nature et se défaire de son « moi » primitif.

Priver un homme de culture, c’est lui fermer les portes d’un monde plein de curiosités et d’étonnements, plein de beautés et de questionnements. Renoncer à la culture, c’est renoncer à sa qualité d’homme. On se trompe de combat si, pour offrir la culture à tous, on décide de transmettre un ersatz de réflexion pollué par des intérêts économiques et utilitaristes à ceux que l’on juge – à tort – incapables de s’approprier des siècles de pensée. La culture pour la culture et rien de plus. Ni superbe ni fatuité. Seulement de la réflexion, du temps, du désintéressement et de la liberté.

 

Une discontinuité dans la culture ?

JEAN-BAPTISTE VARNAT

« La Mort de la Culture Française », titrait en 2007 le magazine américain Time. Le constat est préoccupant : celui d’une nation culturelle ayant, au cours du siècle dernier, perdu de sa superbe. Incrédule, lui-même s’étonne, s’attriste : où sont donc passés les héritiers de Molière, Flaubert, Camus… ? Pourtant reconnue mondialement pour sa richesse artistique, comptant de nombreux prix Nobel de littérature et lauréats de la Palme d’or, la France tendrait inéluctablement à s’effacer de la scène culturelle mondiale sur laquelle elle était jadis admirée. Hier fier ambassadeur de l’héritage culturel du Vieux Continent, le coq semblerait aujourd’hui s’être cassé la voix. 

D’aucuns tenteront d’expliquer cette marginalisation par une crise de la culture notamment due à sa démocratisation, précocement aperçue par Hannah Arendt dès le début des années 1960. Or, ne s’agirait-il pas plutôt d’un reflux culturel ponctuel destiné, à terme à disparaître ? Existerait-il un phénomène que nous pourrions nommer discontinuité dans la culture, qui poserait, à contre-courant des thèses progressistes selon laquelle l’essor de la culture et des sciences suit un processus linéaire depuis l’époque de la Modernité (des Lumières), ses avancées ne se feraient que de manière saccadée, irrégulière, marquée par des périodes de reflux ? Pour tenter de répondre à cette interrogation, éclaircissons un peu ces notions. La culture, pour Edgar Morin, « est un patrimoine informationnel constitué des savoirs, savoir-faire, règles, normes propres à une société […] La culture s’apprend, se réapprend, se transmet, se reproduit de génération en génération. Elle n’est pas inscrite dans les gênes mais au contraire dans l’esprit-cerveau des êtres humains ». Il semble donc que la culture soit par essence malléable, changeante, modulable parce qu’incomplète. Si l’on reprend la thèse énoncée précédemment, nous serions donc dans une période de moindre dynamisme culturel. 

D’un point de vue qualitatif, nous assistions en effet, depuis l’entrée dans l’ère de la post-modernité, à une baisse du niveau de culture générale. En témoignent notamment les exigences sans cesse décroissantes à l’examen du baccalauréat. Comment l’expliquer ? L’époque. Le temps. La tendance. Reprenons d’abord la définition de la post-modernité donnée par Claude Obadia – une époque caractérisée par une attitude de défiance et de ressentiment à l’égard de l’idée selon laquelle le progrès des technosciences et le perfectionnement des institutions politiques favorisent le développement moral et social de l’humanité. L’homme mettrait donc en doute, depuis un peu plus d’une quarantaine d’années, l’idée pluri-séculairement reconnue selon laquelle c’est dans et par la culture (générale) qu’il parvient à développer son esprit critique, et donc à entretenir sa situation d’indépendance, de « majorité », pour reprendre les mots de Kant. Autrement dit, l’entrée dans une époque post-moderne aurait conduit à l’altération du rapport de l’homme à la culture, de sorte que l’on pourrait se réapproprier la thèse misologue de la Critique de la Raison Pure, selon laquelle si l’homme se détourne de la culture, c’est qu’à cause du progrès, il a perdu foi en la capacité de cette dernière d’améliorer sa condition. 

Ce constat semble d’autant plus étrange que l’homme – à l’heure post-moderne – a plus que jamais accès à l’ensemble des savoirs que le monde ait développés. L’instantanéité de l’accès à l’information – et donc à la culture – aurait insensiblement favorisé le développement d’une nouvelle forme de culture. Une culture marquée par un faible degré de connaissance dans de nombreux domaines, en contrepartie de la quasi-disparition de la notion d’expertise. Nous assistons donc à la naissance d’une culture surtout superficielle, caractérisée par la primauté de l’artificiel sur l’essentiel. Avec l’essor de nouveaux moyens d’accès à la culture, nous aurions donc choisi de déléguer certaines de nos capacités cognitives (mémoire, recherche, curiosité) à des machines. Nous pouvons donc comprendre en ce sens une discontinuité de la culture comme une mutation du rapport entre l’humanité et la culture, impulsée par l’entrée dans une nouvelle ère technologique en rupture avec la période précédente où l’accès à la culture nécessitait un effort, et donc une envie, une curiosité. La culture à portée de main serait donc à valeur ajoutée dévaluée puisque qu’en étant trop facilement accessible, elle ne laisserait qu’une faible trace mnésique de son passage chez celui qui la pratique. Car il ne s’agit dorénavant plus d’accéder à la culture, mais bien de la pratiquer, d’y avoir accès sans pour autant s’en rendre véritablement possesseur. 

L’idée d’une discontinuité de la culture n’est pas uniquement valable d’un point de vue temporel. En parallèle de la redéfinition du rapport à la culture, nous avons assisté à la naissance de nouvelles formes de cultures. Dès le début des années 1950, la culture se scinde en trois grands pans. La culture dite dominante ou « haute culture » selon Lawrence Levine, celle de la bourgeoisie portant l’héritage classique et rassemblant l’ensemble des legs des générations passées. La culture de masse est celle que voit apparaître Arendt et qui désigne l’altération du concept de culture classique qui s’opère dans une société de consommation avec l’apparition de la sérigraphie, de la démocratisation de l’industrie musicale avec le vinyle, en bref la fin de la culture en tant qu’exception, rareté. Reste enfin la culture populaire, « sous culture propre au groupe social précis des classes populaires » (Claude Grignon et J.-C. Passeron), qui pour autant n’est pas moins riche que la culture « classique ». Si, donc, nous avons l’impression d’avoir accès à une culture dégradée, c’est par comparaison avec un idéal culturel hérité des anciens temps où seuls quelques heureux élus avaient accès à une culture – alors entendue au sens de Bildung (formation).

Pour l’heure, il nous est impossible de valider ou de réfuter la thèse d’un reflux culturel conjoncturel. Le retour à un rapport inaltéré à la culture est largement conditionné au réapprentissage de la capacité d’étonnement, et a fortiori du retour d’une démarche philosophique dans la vie des hommes. Car c’est de cet étonnement que naît la curiosité, qui elle-même produit la culture. « Si la question appelle la connaissance, c’est l’étonnement qui appelle la question. C’est à travers ce processus d’“étrangéification de l’ordinaire” que l’homme a depuis toujours trouvé un moyen de rompre avec les coutumes, de dépasser les croyances et de rompre avec l’immobilisme, la certitude et les allants de soi » écrit Joris Thievenaz, professeur à l’université Paris-Est Créteil.