SAISON 2020 – NOVEMBRE – NUMERO 1
LA MORT A TRAVERS LA PANDÉMIE
La notion romaine d’humanitas était absente de la pensée grecque, car les Grecs n’ont jamais pensé que l’homme fût l’être le plus élevé qui soit. Aristote jugeait même que cette croyance était atopos, absurde. La pandémie actuelle a détrôné l’homme de son empire pour lui rappeler son orgueil romain. Le Coronavirus a ramené ses désirs d’expansion à leur peur initiale : la mort. Et le deuil qui en procède. Qu’est-ce que le deuil sinon un travail qui permet de sortir du deuil ? Sinon une réflexion issue de la mort même, justement pour ne plus avoir à la penser ?
Les mesures prises ont entériné cette vision moderne de la mort, dont l’objectif est de limiter son emprise. En restreignant enterrements et funérailles, l’homme moderne a affiché un de ses grands paradoxes : affirmer l’irremplaçable des individus, leur caractère unique, mais entretenir la même logique de substituabilité à travers un processus de deuil qui doit tendre à rapidement faire « passer à autre chose ».
A la fin des Palmiers Sauvages, la femme du personnage principal de Faulkner meurt. On lui offre la possibilité de se suicider pour la rejoindre et alléger sa peine. Il refuse. La seule manière de prolonger le souvenir de sa femme aimée, c’est de la garder justement en son souvenir, d’où sa décision : « Between grief and nothing, I will take grief ». Malgré la situation, il veut faire perdurer sa bien-aimée. Malgré le contexte, l’homme doit faire perdurer son humanité.
THOMAS DUTRIEZ
Dire au revoir et dire adieu
ÉGLANTINE LE FORT
Le 16 mars 2020, Emmanuel Macron annonce la guerre, cette guerre contre un virus invisible, le Covid-19. Ce virus qui ébranle notre économie, change nos habitudes, enlève notre proximité. Ce virus même qui nous confine et qui prend plaisir à abattre des vies sans un souffle en prenant les leurs. Tel un châtiment, l’homme se voit privé de sa liberté, plus de sortie, plus de contact. Fini les balades sous les marronniers des personnes âgées, leurs lotos dans des salles de fêtes embaumant l’eau de Cologne. Surtout, fini les visites des enfants et petits-enfants. Parce que oui, maintenant vouloir prendre soin de ses parents et grands-parents, c’est donner la possibilité aux Moires de couper le fil de leur vie.
Comment faire pour se déculpabiliser du fait de ne pas avoir été auprès de son père, sa mère ces derniers temps ? Comment faire pour renouer avec eux avant qu’il ne soit trop tard ? Le temps est aux appels et aux regrets. Se déculpabiliser du fait de ne se soucier d’eux que dans les temps difficiles comme cette pandémie, dans les moments où leur vie est en danger. Comme dans un élan d’empathie, chacun s’est senti concerné par la vulnérabilité de nos aînés. Comment cette épée de Damoclès qui plane au-dessus d’eux a-t-elle changé notre regard vis-à-vis de « nos anciens » ? Quelles ont été les réactions autour de la mort, du deuil durant le confinement et qu’en est-il maintenant ?
L’annonce du confinement tombe, et égoïstement je pense à ma vie de lycéenne en terminale annihilée. La première semaine de confinement passe, j’en fais l’expérience sur les réseaux sociaux : tout le monde se donne un prétendu courage en partageant recettes, sport et contenu divertissant. Comme si se noyer dans cet abîme d’informations et de contenu émergeant subitement, permettait de se protéger de la réalité extérieure, d’oublier les situations critiques des malades. Pourtant le temps ne devrait pas être à l’amusement, des personnes s’essoufflent et d’autres s’endeuillent. En effet, les informations commencent à annoncer les premiers décès, 1, 2 puis 5 et 10… Des personnes en difficultés respiratoires oscillent entre la vie et la mort. Les premiers décès touchent les individus de plus de 50 ans avec antécédents. Mais fatalement, tout le monde possède des personnes dites « à risque » qui lui sont chères dans son entourage. D’un commun accord, il semble évident qu’il faille protéger la population.
L’important reste d’épargner au maximum les personnes âgées. Toute la population s’est mobilisée : les jeunes, le corps médical, ou encore les commerçants en appliquant les mesures sanitaires nécessaires. Cette cohésion est belle et donne espoir, mais encore faut-il que les principaux concernés le veuillent. Certains sexagénaires se sont découvert des passions pour les courses à toute heure, les réunions Tea party dans le rayon poissonnerie ou encore la visite quotidienne des magasins de jardinerie. Ce point m’a sidéré. Sont-ils aussi proches de la mort pour ne plus s’en soucier ? L’ont-ils autant acceptée pour se mettre à découvert sans port de masque et même devenir dubitatifs sur l’utilité de celui-ci ?
Et surtout je pensais aux proches, ceux qui sont inquiets ou même ceux qui ne savent plus comment montrer leurs inquiétudes tant les années les ont éloignés. Des personnes âgées inconscientes du danger voyant cette mort comme n’importe quelle autre face à leurs proches, ne sachant quoi faire, inquiètes de peut-être ne pas pouvoir leur dire au revoir.
Parce que oui, le mois de mars passe et l’Etat annonce l’interdiction de funérailles. L’interdiction de dire adieu, de dire pardon. De dire qu’on pardonne, ou de dire qu’on aime. Tout simplement une entrave au processus de deuil. On a donc adopté pendant le confinement une nouvelle vision du deuil. Une nouvelle vision de la mort, plus douloureuse, car les adieux sont faits dans la frustration. Pour ceux qui ne craignaient pas la mort, cela est d’autant plus difficile, car voir la mort comme une étape et l’accepter pour tourner la page est une chose, mais tourner cette page justement sans funérailles, sans adieux respectables, est autre chose. Certains arrivent par chance à organiser de petites funérailles mais cela s’arrête au cercle familial très proche. Les amis n’ont donc plus le droit de dire au revoir.
Cette interdiction de funérailles, ces corps mis en bière puis enterrés dans la précipitation, marquent le franchissement d’un seuil dans la non-reconnaissance de la mort. Même décédées, ces personnes représentent un danger qui autorise la médecine à les exclure du chemin classique vers l’au-delà. Enterrées dans la douleur des proches confinés.
Cette pression de ne pas pouvoir dire au revoir, de ne plus jamais revoir certains proches pousse à vouloir se rapprocher de ceux encore vivants. On a franchi une nouvelle étape dans la considération de la mort, quelle sera la prochaine ? Les mentalités ont évolué, on est passé d’une vision de mort comme une fin naturelle à une catastrophe qu’on ne saurait plus imaginer. Comment réagir ? Simplement, on ne pense plus « ça n’arrive qu’aux autres » mais bien « ça peut m’arriver ».
Quand Thanatos ne nous reconnaît plus
CÉSAR BERNARD
À quoi l’année 1968 vous fait-elle penser ? Les révoltes du Quartier Latin, le coup de Prague ou encore l’offensive du Têt ? Une cinquantaine d’années se sont écoulées et peu d’entre vous auraient à l’esprit un évènement passé inaperçu qui provoqua pourtant la mort d’un million d’êtres humains à travers la planète, principalement parmi les jeunes adultes : la grippe de Hong Kong. À qui la faute ? Avons-nous oublié d’enseigner l’histoire d’une des plus grandes épidémies de la deuxième moitié d’une XXème siècle ? À vrai dire, l’homme de 2020 est aussi coupable que celui de 1968. Rares sont les reportages et les articles consacrés au virus et à ses victimes à l’époque. Aucun confinement, aucune distanciation sociale ordonnés par le gouvernement. Pas de panique au prix d’un bilan relativement lourd que l’histoire balaiera d’un revers de main. Une indifférence des autorités et du grand public impensable aujourd’hui quand on observe depuis sa fenêtre les rues vides d’un pays confiné pour la deuxième fois en sept mois. Ainsi s’est opéré en l’espace d’un demi-siècle un changement remarquable de notre rapport à la mort.
Le progrès médical n’y est pas étranger. Encore dans les années 1960, l’arrivée d’un virus inconnu rencontre un fatalisme largement partagé. Va où tu veux, meurs où tu dois. Mais vivre comme si de rien était relève davantage d’une forme de passivité que de liberté. Aujourd’hui, peut-être par hubris prométhéen ou plutôt par la simple volonté d’utiliser toutes les ressources à notre disposition pour contenir un pathogène émergent, tous les gouvernements (ou presque) sont à l’écoute des scientifiques. L’une des deux fins que sert la civilisation n’est-elle pas, selon Freud, « la protection des hommes contre la nature » et ce par les biais de « la beauté, la propreté et l’ordre » ? « Échapper au malheur est déjà un bonheur minimal » ajoutait le psychanalyste viennois. C’est pourquoi nous acceptons de telles restrictions. Du moins dans un premier temps car à présent plus personne ne s’en satisfait. Il y a Malaise dans la Civilisation. La distanciation sociale, le port du masque, le lavage frénétique des mains… autant de détails envahissant notre quotidien qui irritent la douceur de notre peau et de nos mœurs. À mesure que notre corps est bridé par l’état d’urgence sanitaire, notre esprit se névrose.
Bien que les modalités de propagation du virus demeurent similaires, les canaux d’information ont radicalement muté. Sa présentation est devenue plus agressive, en témoignent les chaînes d’infos en continu et les notifications qui alertaient à chaque instant que le seuil des 100, 1000, 1 millions de morts avait été franchi. Elles renforcent sûrement notre anxiété. Les réseaux sociaux relaient les témoignages les plus désarmants et les théories conspirationnistes les plus folles avec une force de persuasion massive. L’avis de tous compte. Ainsi les gouvernants sont au chevet des entreprises et des travailleurs qui payent le prix du confinement. L’homo festivus, celui des nefs ou des boîtes de nuit, devient le « Freedom Fighter » prêt à se sacrifier sur l’autel de son dieu ou de la déglingue, protestation ultime contre sa mise à mort par assignation à résidence. Finalement, les farouches opposants à la montée d’une société individualiste s’opposent paradoxalement à la mutualisation du fardeau que constitue le confinement pour tous. Nous sommes tous unis par la mort et dans le dilemme moderne, chacun associe Coronavirus et dépression, économique ou psychologique, au choix entre peste et choléra.
Serions-nous prêts à braver l’interdit quitte à se retrouver contaminés ? Peut-être bien. On se persuade tous que le virus n’est pas si dangereux après tout. N’est-ce pas là une parade nous permettant d’échapper, non pas à la mort elle-même, mais à l’idée de mort qui envahit nos esprits, nos discussions et nos écrans ? Serions-nous prêts à mettre en danger ceux que nous aimons ? Probablement pas car le véritable « scandale » n’est pas notre propre mort mais celle des autres écrivait Jankélévitch dans La Mort. Le décès de l’autre est l’injustice ultime qui nous fait comprendre que celle-ci ne s’étend pas en dehors du monde des hommes. D’où la décision de l’autarcie forcée dans l’univers de nos propres foyers. Ce n’est pas un mètre et demi de distanciation sociale qui nous empêchera de finir six pieds sous terre. Toutefois, il y a encore un peu de chemin jusqu’à la tombe pour nous-mêmes et ceux que nous chérissons. L’humain de 2020 l’a peut-être mieux compris que celui de 1968. Alors, son plus grand défi est d’apprendre à aimer en l’absence de l’être aimé. Comme s’il était déjà mort mais en espérant le retrouver de son vivant. Voilà comment l’angoisse existentielle ressurgit inlassablement entre les quatre murs de sa chambre.
Commentaires récents