SAISON 2021-2022 – DECEMBRE – NUMERO 3
DE LA PERTINENCE DES PRIMAIRES
Les primaires de la droite : témoignage d’un conservatisme entêté ou d’une vitalité retrouvée ?
Chemin de croix, traversée du désert, les cinq dernières années n’ont pas été une sinécure pour une droite en perte d’élan. D’un président triomphant en 2007, la chute a été vertigineuse jusqu’en 2020 lorsque le parti déclarait, du bout des lèvres, 58 000 adhérents. Mais quelle est l’origine d’une telle disgrâce ? Deux phénomènes conjoints ont considérablement modifié le paysage politique français ces dernières années. Le premier s’assimile à une perte de repères au sein d’un parti qui a longtemps dominé la scène politique. En 2016, les efforts engagés pour désigner un chef de file au terme de primaires violentes et tourmentées ont été réduits à néant et avec eux toute ambition présidentielle, suite à l’affaire Fillon. Ces évènements ont achevé de déstabiliser un parti qui a vu fuir ses adhérents comme ses figures tutélaires. Une autre tendance, sourde, a heurté Les Républicains : le désamour des partis politiques au sein de l’électorat français. Le traditionnel clivage opposant dos à dos deux partis, socialiste et républicain, a été dépassé par une alternative plus séduisante : les mouvements, agiles et fédérateurs, capables de porter leur candidat au pouvoir en quelques mois.
Au regard de ces réflexions préliminaires, il apparaît nécessaire de se questionner sur la pertinence de la tenue de primaires à droite. Sont-elles le témoignage d’un conservatisme entêté ou au contraire d’une vitalité retrouvée ?
Les primaires apparaissent pertinentes au regard de l’identité du parti. Revenons un peu en arrière. Contrairement à la gauche, pour qui il est assez naturel d’être divisée en variété de courants, ce qui fonde même là son identité, la droite se pense unidirectionnelle. Ordre et autorité sont ses maîtres-mots, tandis qu’elle se structure autour d’un leader charismatique, systématiquement nommé candidat en temps d’élections. Ce dernier est la tête du parti, le soude, lui donne, ou ordonne, sa direction. Là résident les fondements d’une famille politique solide, unique et résistante au temps. Citons à cet égard les piliers de la droite traditionnelle française : de De Gaulle à Sarkozy en passant par VGE et Chirac, ce fonctionnement a longtemps réussi à une droite devenue une habituée de l’Elysée. N’était-ce pas là précisément la recette qui fondait sa popularité auprès de ses adhérents ? Il semble que LR l’ait compris en optant pour des primaires fermées comme voie de désignation d’un candidat unique derrière lequel tous se rallieraient. Si elle n’a pas encore retrouvé sa base électorale d’antan, sa popularité s’est accrue. Depuis septembre dernier, 71 000 adhérents ont grossi ses rangs portant leur nombre total à 150 000. Ce renouement avec l’identité historique du parti est gagnant : sa base électorale est consolidée et la confiance si elle n’est pas encore retrouvée, est renforcée.
Situons-nous désormais à une échelle plus large, dans une perspective présidentielle. Individualisme, égoïsme et naïveté sont les chefs d’accusation dont est taxée la gauche, au sein de laquelle la tenue de primaire demeure inenvisageable. La désignation de Valérie Pécresse comme candidate LR aux présidentielles, le ralliement et le soutien affiché par tous les candidats à son égard montrent aux Français un parti solide encore capable de se fédérer pour porter une vision commune au pouvoir. Un pragmatisme qui fait pencher la confiance des électeurs de son côté.
Au terme de primaires hautement médiatisées, aux reversements inattendus, LR a su afficher à nouveau une vitalité qui lui faisait défaut depuis plusieurs années. Si sa forme et son identité ont pu être remises en doute, bouleversées, il semble qu’elle soit à nouveau pleinement investie dans la course à l’Elysée. Il est désormais clair que les primaires ont pleinement profité au parti, mais méfions-nous des pronostics trop optimistes : cette renaissance timide survivrait-elle à une nouvelle défaite aux présidentielles ?
LUCILLE BARATTE
Dans les méandres de la primaire de la droite
Et si, loin de clarifier leurs différences idéologiques devant leurs militants, les cinq candidats de la primaire de la droite avaient contribué au grand imbroglio de cette campagne présidentielle aux yeux de l’ensemble des citoyens français ?
La situation a de quoi être ambiguë : entre sauvegarde de l’unité d’un parti déchiré par la précédente primaire et nécessité de prendre le dessus sur ses frères ennemis, les candidats marchent sur des œufs. A cela s’ajoute le problème d’une communication effectuée devant tous les Français -1,1 millions de téléspectateurs lors du débat LCI à 21heures- mais destinée seulement aux militants LR –moins de 140 000 adhérents à jour de cotisation au 16 novembre. En découle un inévitable décalage entre le discours qui cherche à convaincre au sein de sa famille politique et celui qui tend à rassembler une majorité de Français.
Dès lors, comment proposer des mesures réalistes originales au sein des Républicains sans tomber dans la surenchère et s’attirer les foudres de l’électorat des présidentielles ?
Les candidats naviguent à vue dans le brouillard d’un mois de novembre où les débats s’enchaînent jusqu’à la date fatidique du 1er décembre. Pour chaque candidat, l’heure est donc à l’ajustement de ses propositions entre les différents débats et il s’agit de créer une dynamique positive tout en restant cohérent. Le premier débat entre Valérie Pécresse, Philippe Juvin, Michel Barnier, Xavier Bertrand et Éric Ciotti, organisé le 8 novembre par LCI n’a pas tourné au pugilat tant redouté par les Républicains, Christian Jacob en tête. En ce qui concerne l’économie, tout le monde s’est entendu pour dire qu’il fallait redonner de la valeur au travail, tant dans sa rémunération que dans sa durée légale. Le débat de l’énergie a été marqué par des différences marginales concernant le développement de l’éolien, ce vandale des paysages de nos régions fustigé par Xavier Bertrand, fidèle à sa mission de fier justicier du peuple. En revanche les cinq candidats ont unanimement délivré une critique acerbe du mandat d’Emmanuel Macron, qui aurait commencé en 2012 selon la formule lourde de sens d’Éric Ciotti.
Demeurent donc les enjeux sécuritaires et migratoires, sur lesquels certains candidats n’ont pas hésité à faire de la surenchère pour tenter de se distinguer et marcher sur les terres de l’extrême droite. Or, les candidats se sont bien gardés de se contredire sur le fond par crainte de froisser une partie des militants LR. Lorsqu’Éric Ciotti a par exemple honoré sa promesse d’être sans tabous en dénonçant « l’immigration massive, essentiellement d’une culture arabo-musulmane, [qui] remet en cause notre héritage » ou en suggérant d’employer l’armée dans les « 500 zones de non-droit » du pays, les autres candidats ont refusé de réagir. De même, concernant Éric Zemmour ou la reconnaissance de l’expression « Grand Remplacement », seul Ciotti s’est positionné sans langue de bois alors que Xavier Bertrand dénonçait « les extrêmes » en prenant soin d’y exclure son concurrent. La déception de l’électorat LR n’en est que plus légitime puisqu’il faut établir une relation de confiance pour trancher en faveur d’un candidat.
Certes, cette primaire a été loin d’être aussi dévastatrice que la funeste expérience de 2017, où les joutes verbales et les scandales avaient laissé un parti meurtri et irréconciliable. Mais les micro-nuances différenciant les candidats n’ayant pu faire une nette différence dans les intentions de votes quelques jours avant l’ultime débat du 30 novembre, la personnalité et le charisme de chacun deviennent des atouts cruciaux. Ainsi la fermeté de Pécresse convainc-t-elle plus que la bienveillance fraternelle de Barnier, bousculé sur sa proposition de moratoire migratoire. Là réside toute l’ambiguïté de cette primaire fermée : un candidat plébiscité par un électorat réputé plus à droite que le corps électoral de la droite pourra-t-il vraiment faire évoluer son image et ses propositions pour séduire une majorité de français ? Et si l’un des perdants de la primaire était plus à même de remporter les présidentielles ? Autant de questions qui resteront sans réponses avant avril 2022…
JULES ANDRE