SAISON 2021-2022 – FEVRIER – NUMERO 6
ECONOMIE ET MORALE
De l’importance de la moralité économique
CASSANDRE RONCIN
L’Economie est une science morale. En toute sobriété, le titre de cet ouvrage d’Amartya Sen, dit le « philosophe de la discipline économique », saurait résumer la posture morale de l’économie. Sa nobélisation en 1998 a restauré la reconnaissance des questions éthiques au sein de la discipline économique. A cette occasion, l’Académie royale des sciences de Stockholm a souligné à propos de son ouvrage Pauvreté et Famine qu’il « constitue une source d’inspiration pour les nombreux chercheurs qui s’intéressent aux questions fondamentales du bien-être ». En-deçà de la symbolique, cette gratification signe la (re)naissance d’une moralité économique trop souvent oubliée.
Discipline, domaine d’étude, science… le concept d’économie englobe son lot de définitions. Les rouages de la machine économique fonctionnent à vive allure depuis la Première Révolution industrielle… à tort ou à raison. Nombres de personnes – économistes y compris – s’abritent derrière une soi-disant amoralité de l’économie pour évacuer toute considération morale dans le champs économique, voire réfutent des thèses économiques faisant foi d’une quelconque moralité économique, comme nous le verrons plus loin. Omettant les signaux d’urgence sociale et climatique, la plupart des grandes questions morales sont aujourd’hui reléguées au second plan. Et pour cause, morale et économie se présentent à priori comme deux concepts relatifs à des domaines hermétiques. Mais est-ce pour autant qu’il faille bannir toute conscience morale de la science économique ?
C’est ignorer le caractère moral fondamentalement intrinsèque au concept d’« économie ». Le concept d’oikos nomos, cher à Aristote, entérine déjà les bases d’une économie visant à un unique but : le bien-être humain, qui passe en outre par la bonne gestion du foyer. Alors ce qu’on appelle « science économique » doit à son sens considérer la production et la circulation de richesse comme un moyen au service d’une finalité humaine. L’économie se place alors comme instrument au service des hommes.
Et ce postulat fut et reste bien trop souvent oublié. Les bases de l’analyse économique contemporaine se sont construites à sa marge. Le parti-pris tronqué consistant à placer l’économie comme finalité a fondé les prémisses d’une économie de marché dommageable, si aucune limite ne lui est imposée. Pourtant, il fut un temps, sous la plume d’Adam Smith, où l’économie fit partie des grands arts de la « science morale ». Moralité que celui qu’on surnomme « le père de l’économie politique » a rapidement oublié. Dans La Richesse des Nations, livre sacré de l’art économique, Smith justifie le libéralisme économique par le vice de la société humaine. Ce sont des actes égoïstes et non pas philanthropiques qui poussent les hommes à prendre des décisions pour eux-mêmes. Pour ainsi dire, « ce n’est pas de la bienveillance du boucher, du brasseur ou du boulanger que nous attendons notre dîner, mais plutôt du soin qu’ils apportent à la recherche de leur propre intérêt. Nous ne nous en remettons pas à leur humanité, mais à leur égoïsme ».
L’on comprend ici que le besoin de biens matériaux est nécessaire à l’achèvement des désirs des hommes. Mais entre la satisfaction des besoins humains fondamentaux et le cycle « surexploitation-surproduction-surconsommation » abusif, la frontière est éparse. Pour reprendre les termes de Daniel Cohen, l’homme capitaliste actuel est « un marcheur qui n’atteint jamais l’horizon » : l’addiction à la consommation est aussi chronophage qu’éphémère. La prospérité matérielle n’apaise la société que jusqu’à ce qu’elle revoie ses ambitions à la hausse. Prométhée est libéré, mais est-ce pour autant qu’il faille le laisser aux mains bien visibles, tyranniques et parfois corrompues du marché ?
Il ne faut pas oublier que « chaque fois que le cours du cacao prend vingt centimes à la tonne, à Londres ou à New York, il y a des dizaines de milliers de gens qui redescendent en dessous du seuil de pauvreté dans les pays producteurs. Cela ne suffit pas à faire remonter les cours, mais nous interdit de nous abandonner tranquillement aux lois du marché ». André Comte-Sponville montre là que le libre jeu du marché entraîne des répercussions sociales qu’on ne pourrait ignorer. Or, au cœur de la science de l’allocation des ressources devraient se trouver les conditions pour une juste répartition. L’économie est une science humaine avant d’être une science mathématique. Une science digne qui s’opère dans un environnement toujours plus limité en termes de ressources. Entrainée dans la sulfureuse quête de productivité, l’exploitation abusive des réserves naturelles signe leur amenuisement. La nécessité morale de l’économie s’exprime dès lors au-delà de la simple considération humaine. C’est toute une société qui s’en trouve engagée. « La détérioration de l’environnement urbain nous frappe aujourd’hui, ainsi qu’elle frappa de nombreux contemporains, comme l’une des conséquences les plus désastreuses de la révolution industrielle, que nous envisagions le problème sous l’angle de l’esthétique, de l’équipement collectif, ou du système sanitaire et de la densité de la population ». Ce constat plus qu’alarmant d’Edward Palmer Thompson (La formation de la classe ouvrière anglaise, 1980) résonne comme un écho à nos sociétés actuelles, plus de quarante ans après sa publication. L’urgence écologique, la crise sanitaire, les tensions géopolitiques, les crises sociales… tant d’éléments de société qui imprègnent immanquablement les activités économiques. Jauger de l’indépendance de la sphère économique est un choix délibéré et abrupt de mise à l’écart de tout ce qui constitue les variables de l’économie elle-même.
L’obligation morale qui s’impose à nous face aux impératifs contemporains est restaurée contre toute tentative de justification d’amoralité économique. Dans un monde en constante révolution, la valeur du sens moral est l’un des rares éléments qui se maintient. Chérir le passé et l’éphémère empêche l’avancée de toute la société et pourrait s’avérer dangereux à l’aube des grands changements. Loin de là l’idée de jouer les Cassandre de l’ère contemporaine, il devient une évidence que de reconsidérer l’économie à travers le prisme de sa moralité. Pour le bien des hommes et la prospérité de l’économie elle-même.
L’économie n’est pas morale ? Tant mieux !
KEVIN COUTURIER
« L’économie est la science qui étudie le comportement humain en tant que relation entre les fins et les moyens rares à usages alternatifs » et qui « est absolument neutre vis-à-vis des fins » que celles-ci soient « nobles ou viles ». Lionel Robbins (Essai sur la nature et la signification de la science économique, 1932) donne ici une définition de l’économie qui a longtemps fait loi et qui la sépare immédiatement de la morale – position depuis grandement critiquée. Nous allons tenter de montrer qu’il avait vu juste en ne plaçant pas la morale comme fin de l’économie.
« Chaque ordre était ainsi rempli de vice mais la nation même jouissait d’une heureuse prospérité. […] Les vices des particuliers contribuaient à la félicité publique. Dès que la vertu, instruite par les rusés politiques, apprenait mille heureux tours de finesse et se liait d’amitié avec le vice, les plus scélérats faisaient quelque chose pour le bien commun » (Bernard de Mandeville, La Fable des abeilles, 1714). Cette citation pourrait résumer à elle seule la position économique libérale, reprise par Adam Smith et son concept de main invisible ensuite : sans même s’en soucier et en visant leur propre intérêt, tous les individus contribuent, par une sorte de providence, au bien commun. Et Bernard de Mandeville d’ajouter « il est impossible que la vertu seule rende jamais une nation célèbre et glorieuse ». En d’autres termes, l’économie fonctionne parfaitement avec les imperfections individuelles d’une société et dès que la morale entre dans le raisonnement économique, les hommes, de la même façon que les abeilles dans la fable de Mandeville, finissent par connaître le manque et la perte de capital. L’idée est simple et repose sur la nature initialement égoïste d’un homme rationnel. La limite immédiate est alors de concevoir l’ensemble des comportements humains à travers ce prisme : certains se prennent alors à rêver d’une économie « généralisée », capable de penser toute la complexité humaine, la science parmi les sciences. « A un niveau abstrait l’amour, et les autres liens d’ordre émotif tels que l’activité sexuelle ou de fréquents contacts rapprochés avec une personne particulière, peuvent être considérés comme des marchandises domestiques particulières non commercialisables, et il n’y a pas grand-chose à ajouter à l’analyse. » écrit froidement Gary Becker.
Or, cette vision première est grandement critiquable. Non pas tant parce qu’elle serait moralement discutable, nous le verrons ensuite, mais parce qu’elle est théoriquement sinon fausse du moins incomplète. Aux thuriféraires de la toute-puissance théorique de l’économie, il est possible de répondre par la théorie. Nous pouvons adresser à ce postulat deux principales critiques. La première porte sur la non-transitivité des choix individuels à l’échelle collective. Kenneth Arrow démontre en effet par son théorème d’impossibilité l’intuition émise par Condorcet dans son Essai sur l’application de l’analyse à la probabilité des décisions rendues à la pluralité des voix : il est contradictoire de vouloir fonder un intérêt général sur la seule base des préférences individuelles. La deuxième critique prolonge et complète la première. « S’agissait-il de prendre un cerf, chacun sentait bien qu’il devait pour cela garder fidèlement son poste ; mais si un lièvre venait à passer à la portée de l’un d’entre eux, il ne faut pas douter qu’il ne le poursuivît sans scrupules, et qu’ayant atteint sa proie il ne se souciât fort peu de faire manquer la leur à ses compagnons » écrit Jean-Jacques Rousseau dans son Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes (1755). Là résulte l’un des jeux, l’une des interactions stratégiques, l’un des problèmes de décision les plus connus de la théorie des jeux, cette branche mathématique de l’économie qui a émergé dans les années 1940. Un équilibre de Nash, situation dans laquelle aucun des acteurs confrontés à un choix n’a intérêt à changer sa stratégie individuellement, peut être sous-optimal pour l’ensemble des participants. Par exemple ici, l’unique intérêt personnel détaché de toute considération collective amène notre chasseur à courir après le lièvre, alors qu’il gagnerait rationnellement à chasser le cerf en groupe. « Chaque agent cherchant la maximisation de son intérêt, il en résulte une situation désastreuse pour tous. » (Jean-Pierre Dupuy, Dictionnaire d’éthique et de philosophie morale, 1996)
Le lien entre économie et morale est donc à préciser. Comme l’écrit David Gauthier (Morals by Agreement, 1987) : « [moralement] le devoir l’emporte sur l’avantage ; mais, en vérité, l’accomplissement du devoir est avantageux. » La morale peut être un moyen par lequel atteindre l’allocation optimale des ressources. C’est pour maximiser son propre profit que le chasseur a intérêt à agir moralement et à coopérer avec ses semblables pour chasser le cerf. La définition initiale de Robbins tient toujours avec cette nuance. Cette idée pourrait sembler cynique et le raisonnement réifiant. En réalité, il est pensé pour défendre une certaine idée de la singularité humaine. L’économie n’utilise la morale que pour atteindre son but premier de la meilleure des façons possibles, c’est-à-dire penser les choix humains avec la contrainte de ressources limitées. C’est tout ce qui doit être laissé à l’économie. Lui confier tout autre but, moral par exemple, serait empiéter sur le domaine du politique, seul légitime à orienter in fine la société dans telle ou telle direction. L’économie est un outil visant à accompagner la prise de décision et non La science de l’homme. Au contraire, ce serait parvenir au même postulat réducteur que Becker, mais par un autre chemin de pensée, que de poser la morale comme fin de l’économie. Rappelons la différence fondamentale entre l’économie positive, qui étudie objectivement le mode de fonctionnement de l’économie, et l’économie normative, qui traite du caractère désirable de telle ou telle action à l’aune d’une échelle de valeurs. Restait ainsi à définir la légitimité qu’aurait l’économiste à classer arbitrairement ces différentes valeurs. Nous prenons ici le parti qu’il n’en a aucune.
L’infinie complexité du raisonnement humain ne peut être pensée par des modèles économiques. L’homme est bien plus qu’un agent rationnel, il est imparfait. Passions, sentiments, désirs sont les étincelles qui enflamment l’âme des hommes, ces foyers ardents dont la logique mystérieuse nous fascine tant. Le souci et la considération d’autrui, la promesse de valeurs qui dépassent sa seule personne, voilà ce qui fait l’homme. Laissons à l’économie le soin de penser l’allocation de ressources limitées, au politique celui d’arbitrer entre intérêt individuel et général et à la littérature ou à la philosophie celui de déchiffrer l’Humain.
Bibliographie :
– L’économie est une science morale, Amartya Sen, 1999
– La Morale (ou L’Ethique) à Nicomaque, Aristote
– La Richesse des Nations, Adam Smith, 1776
– A Theory of Human Motivation, Abraham Maslow, 2013
– La Prospérité du vice. Une introduction (inquiète) à l’économie, Daniel Cohen, 2011
– Le capitalisme est-il moral ?, André Comte-Sponville, 2004
– La formation de la classe ouvrière anglaise, Edward Palmer Thompson, 1980
– Human Capital: A Theoretical and Empirical Analysis, Gary Becker, 1964