SAISON 2021-2022 – JANVIER – NUMERO 5
LA MERITOCRATIE
La réalité désenchantée du mythe méritocratique
CONSTANTIN ORY-LAVOLLEE
Subissons-nous la tyrannie du mérite ? A-t-on poussé trop loin une idée utopique ? Depuis Bourdieu, personne ne peut dire qu’il ne sait pas. Les statistiques, la mobilité intergénérationnelle selon les Catégories Socio-Professionnelles, ces « chiffres », tout le monde les connaît. Comment peut-on nier qu’in fine, la réussite dépend presque toujours de l’héritage ? Mais qu’a-t-on à faire de simples chiffres, d’ouvrages, de discours et parfois de révoltes lorsqu’ils remettent en cause un ordre établi depuis des générations ? Dans La Part Maudite en 1949, Georges Bataille identifiait un problème simple : nous avons tendance à prendre pour intangibles les règles que nous avons nous-mêmes créées, et préférons aller au bout des sociétés qui les ont constituées, les détruire plutôt que de les changer.
Dans De la démocratie en Amérique, Tocqueville différencie la société aristocratique de la société démocratique par le fait que dans cette dernière, « les conditions [étant] presque égales, les hommes changent sans cesse de place ». C’est bien l’espoir pour les plus démunis d’atteindre les plus hautes sphères du pouvoir et d’acquérir le plus de capital (quel qu’il soit) qui sous-tend l’idéal démocratique, intrinsèquement associé à l’idéal méritocratique. La mobilité sociale est l’expression même d’une société méritocratique, c’est-à-dire une société où le mérite prévaut, où donc par définition l’acquisition des privilèges et des pouvoirs se fait selon les qualités morales ou intellectuelles de l’individu. Et là est le rêve méritocratique : permettre à la société d’offrir à tous les individus, avec toutes leurs différences, la juste place, celle qui répond parfaitement à leurs qualités morales et intellectuelles.
Mais depuis l’écriture de cet ouvrage en 1835, la notion de mérite s’est concentrée sur une seule qualité, parfois morale, parfois intellectuelle, mais surtout héritée : la réussite scolaire. Il fallait bien choisir un critère dira-t-on, et celui-ci exprime le mieux les facultés intellectuelles de chacun. Là est le grand hic, là commence le cauchemar.
Ce qui fait un bon élève aux yeux de ses correcteurs et de ses professeurs, ce n’est jamais uniquement sa capacité à raisonner. Concours et examens jugent toujours les capacités de compréhension des attendus et celles d’expression. Il y a tout un art à maitriser pour être un bon élève. Or dans l’acquisition de la culture générale, des techniques d’expression orale, de la capacité à se mettre au travail, et même dans la capacité à s’informer sur les différentes voies qu’offre l’enseignement supérieur, les parents jouent le rôle le plus important. Ils déterminent presque tout.
Cela ne veut pas dire que ces bons élèves n’en auraient pas été sans leurs parents, mais simplement que ces derniers les ont mis dans les meilleurs conditions pour en devenir. Le pire, c’est que même quand ces élèves n’en sont pas d’excellents en terme purement académique, ils finissent par intégrer ce cercle fermé des grandes écoles reconnues, qui sont encore de véritables passe-droits dans les secteurs les plus rémunérés. On ne verra ainsi jamais un enfant issu d’un milieu défavorisé partir en Angleterre après le bac, où l’année coûte 10 000 Euros, pour faire son bachelor sans trop travailler et ensuite revenir dans une grande école de commerce française : de telles passerelles n’existent que chez les plus riches.
Mais le plus extraordinaire dans la méritocratie contemporaine, c’est sa conformité avec la nature humaine, et c’est la principale raison de sa pérennité (avec le fait qu’il existe quelques exceptions à la reproduction des classes). L’être humain cherche à existere, sortir de lui, se grandir et se dépasser. Il cherche aussi à dépasser les autres, car c’est de cette façon qu’il estime sa propre avancée. Et la méritocratie offre la double possibilité de se voir grandir et de se comparer.
La méritocratie contemporaine suscite deux sentiments contraires : la honte et la gloire, avec comme conséquence le ressentiment face à l’arrogance.
Lorsqu’il est établi que la réussite (vue pour beaucoup comme l’accès au pouvoir et à l’argent) ne dépend que des qualités intellectuelles et de la faculté à se mettre au travail de chacun, comment ne pas se sentir entièrement responsable de ses échecs ? Et à l’opposé, comment ne pas se galvaniser de sa réussite, d’avoir atteint par son travail, par sa réussite au partiel ou au concours, une école qui donne accès à un réseau, un travail et à une vie future dorée ?
Ceux qui perdent sont démoralisés et décrochent assez vite de tous ces cercles scolaires. S’ancre alors au fil des générations l’idée que la réussite n’est pas faite pour eux, et que s’ils sont condamnés à échouer à l’école, c’est de leur faute. L’histoire humaine nous enseigne toujours que l’humiliation provoque le ressentiment, et l’envie de revanche. Ne fermons donc pas les yeux sur ce qu’exprime le vote populiste et les actions parfois violentes à l’encontre des élites et de ceux au pouvoir. En 2017, l’historien Walter Scheidel (The Great Leveler : violence and the history of inequality) conclut qu’au cours de l’histoire, seule la violence a réduit les inégalités. Deux possibilités s’offrent à nous : attendre sagement le soulèvement ou réduire le ressentiment des perdants et l’arrogance des gagnants.
Il est utopique de penser changer de système : il y aura toujours des perdants et des gagnants, et il y aura toujours une perpétuation des classes. Ce qui est possible, c’est de faire en sorte que les perdants n’aient pas l’impression d’avoir raté un trop gros lot, et que les élites n’aient pas l’impression d’en avoir gagné un. Et pour ce faire, il faut que l’accès aux ressources matérielles ne permette plus l’accès au pouvoir politique, médiatique et culturel, ce qui n’est définitivement pas le cas de nos jours. Les gilets jaunes, le vote populiste, c’est la réaction face à la centralisation des pouvoirs aux mains de quelques-uns, peut-être légitimes à diriger Free ou LVMH, mais surement pas légitimes à contrôler les médias, les opinions, ou les pays. Gardons la méritocratie mais enlevons-leur ces pouvoirs qu’ils ne devraient pas détenir.
De la pertinence du modèle méritocratique républicain
VICTOIRE LISION
« Parce que vous êtes un grand Seigneur, vous vous croyez un grand génie ! Noblesse, fortune, un rang, des places, tout cela vous rend si fier ! Qu’avez-vous fait pour tant de bien ? Vous vous êtes donné la peine de naître, et rien de plus ; du reste homme assez ordinaire ; tandis que moi, morbleu ! perdu dans la foule obscure, il m’a fallu déployer plus de sciences et de calculs pour subsister seulement, qu’on en a mis depuis cent ans à gouverner toutes les Espagnes. ».
C’est ainsi qu’en 1784, alors que couve déjà le feu de la Révolution, Beaumarchais fait parler son personnage principal dans l’acte V scène 3 du Mariage de Figaro. Tirade éminemment politique, il pourfend la société d’Ancien Régime qui distribue les honneurs et les titres en fonction tantôt de la naissance, tantôt de l’argent – le père de Molière lui-même, dont nous célébrions récemment l’anniversaire, n’avait-il pas acheté sa charge de « tapissier ordinaire de la maison du roi » ?
En République, nous ne sommes plus nommés conseiller d’Etat, ambassadeur ou préfet parce que l’on est le fils de quelqu’un ou parce que l’on a payé pour notre titre, mais parce que nous avons réussi tel ou tel concours ouvrant droit à ces postes. Pour cela nous avons inventé un concept, la méritocratie, à laquelle chacun à droite comme à gauche de l’échiquier politique se dit favorable, dont tout le monde s’enorgueillit, et que pourtant bien peu sont capables de définir de façon claire et précise – signe, peut-être, que le concept et sa réalité sont plus complexes que ce que l’apparent consensus populaire pourrait nous laisser croire.
Issu du latin mereo, être digne, et du grec kratos, le pouvoir, l’autorité, l’Etat, le terme de méritocratie établit un lien direct entre le pouvoir et le mérite. Contrairement aux sociétés d’Ancien Régime, à la fois aristocratiques et ploutocrates, la méritocratie ne promeut les individus qu’à l’aune de leur travail et de leurs talents. C’est l’idéal d’une société juste, où tout le monde se bat à armes égales et où chacun, s’il travaille dur, peut progresser et parvenir à une condition plus favorable que celle dont il est parti. C’est l’idéal de la République française, symbolisé par son système unique au monde de classes préparatoires et de concours d’entrée aux grandes écoles – Polytechnique, Sciences Po, l’Ecole Nationale d’Administration (ENA) pour ne citer que quelques-unes d’entre elles. Supposées sélectionner à l’aveugle, sans égard aucun pour la position sociale des uns et des autres, elles doivent garantir une stricte égalité des chances entre tous et, ce faisant, l’égal accès de tous à toutes les positions, fussent-elles les plus élevés dans l’Etat ou l’entreprise.
« Tous les citoyens sont également admissibles à toutes dignités, places et emplois, selon leurs capacités et sans autre distinction que celle de leur vertu et de leurs talents. ».
C’est ainsi que l’article 6 de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, partie à notre Constitution, se donne pour principe l’égalité des droits de tous.
L’on s’est trompé là où l’on a postulé que l’égalité des droits était l’égalité des chances. Spinoza, un siècle plus tôt, l’avait pourtant dit : les hommes se croient libres, mais c’est dans l’ignorance totale des causes qui les déterminent et font qu’ils sont bien moins libres qu’ils ne le pensent, qu’ils ne se pensent eux-mêmes. L’héritage socio-culturel reçu de nos parents, et plus largement de tous ceux que nous fréquentons et avons fréquentés depuis notre plus jeune âge, joue un rôle déterminant dans la construction de notre identité, dans notre réussite scolaire et, par la suite, notre devenir socio-professionnel. Ce faisant, ce que nous sommes devenus n’est pas autre chose que ce notre milieu a produit de nous. En témoigne notamment le fait que, dès le plus jeune âge, des écarts de développement cognitif et langagier sont visibles entre les enfants, ou encore que les enfants d’enseignants sont ceux qui, statistiquement, réussissent le mieux scolairement. C’est pourquoi les élites, qu’elles soient politiques, économiques ou culturelles, ont une tendance à l’autoreproduction, ou l’engendrement de fils et filles qui, grâce à leur capital économico-socio-culturel hérité, accèderont à leur tour aux positions dominantes. La méritocratie, idéal présidant à toute l’organisation de notre société, en nie les plus profonds mouvements, c’est-à-dire les entraves comme au contraire les faveurs indues qui ne sont le fait que de caractéristiques sociales héritées et n’ont aucun rapport avec nos talents personnels.
La méritocratie, quand elle est comprise et publicisée par le politique comme l’égalité des devenirs possibles de tous entre tous, est une illusion. Elle est facteur de dislocation du corps social quand aux classes populaires on assène le sempiternel refrain « Quand on veut, on peut » ou son variant électoraliste « Travailler plus pour gagner plus ». Cela revient en effet à tenir pour vraies deux affirmations qui, en raison des biais sociaux qui nous déterminent, sont profondément fausses : la première, c’est que les mieux lotis ne le doivent qu’à eux-mêmes, à leur travail et leur talent ; la seconde, que les moins bien lotis n’ont pas travaillé assez, qu’ils ne se sont pas donnés les moyens de réussir. Michael Sandler, philosophe américain et professeur de philosophie politique à l’université d’Harvard, parle à cet égard de double-tyrannie de la méritocratie : hybris des uns de croire en leur succès comme étant leur propre œuvre et rancœur et aigreur des autres à qui on reproche de ne pas faire assez pour sortir de leur condition moins favorisée. La crise dite des Gilets jaunes à l’hiver 2018-2019 en a été l’éclatante démonstration: outre l’augmentation du coût de l’essence et le passage aux 80 km/heure, il était reproché à la classe politique et dirigeante, c’est-à-dire aux hommes politiques comme aux hauts fonctionnaires, de constituer une classe séparée du reste de la population, vivant dans des enclaves protégées de tous ses maux et concevant et mettant en œuvre des politiques publiques non-adaptées à ses problématiques, besoins et attentes, tandis que cette même classe a d’abord eu bien du mal à comprendre et saisir l’ampleur du mouvement. Michael Young, auteur du roman The Rise of Meritocracy dans lequel, en 1959, il invente le terme même de « méritocratie », ne dit pas autre chose : dans la société dystopique qu’il décrit, le système des concours a donné naissance à un ordre – la méritocratie – dans lequel les plus hauts placés se croient et se revendiquent meilleurs que les autres, ce qui nourrit chez les seconds une si forte rancune envers les premiers qu’elle mène à une rébellion et à l’implosion de la société.
Dans nos sociétés démocratiques occidentales, la méritocratie est un outil qui permet de résoudre la contradiction, forte, entre d’une part le principe d’égalité de chacun avec tous et, d’autre part, les inégalités de conditions sociales. Non-remise en cause, elle en devient un mécanisme de reproduction sociale – et de reproduction des inégalités sociales, par la reconduction perpétuelle des inégalités des chances.
Le constat posé, quelles conclusions et praxis adopter ?
D’aucuns plaident pour se débarrasser de l’idéal méritocratique – assumer que la méritocratie n’est qu’une belle idée, et ne plus en faire la valeur républicaine cardinale qu’elle est depuis la Révolution et que la IIIème République en particulier a glorifiée. La méritocratie, comme idée que la mobilité et l’ascension sociales sont possibles absolument, sans que rien d’autre que les mérites individuels ne s’y oppose, est une fiction, certes ; mais une fiction nécessaire. Peut-on en effet imaginer une société qui ne promeuve pas le principe des postes attribués en vertu des talents et compétences et la possibilité de s’élever et d’accéder à une vie meilleure que celle de ses parents avant soi ? Une société qui se sait en proie à l’immobilisme social tel une fatalité est une société qui ne tardera pas à imploser. Plutôt que de renoncer à l’idéal méritocratique, repensons et relativisons le mérite : des biais sociaux sont à l’œuvre de part en part des destins individuels, mais l’accomplissement par le travail personnel et le dépassement de soi n’en demeure pas moins une valeur importante, en soi mais aussi et surtout en République.
La campagne électorale pour l’élection présidentielle de 2022 ainsi que le moment de réflexivité qui suit la survenue de toute crise comme la crise sanitaire doivent nous faire nous interroger sur le modèle de société dans lequel nous vivons et sur celui que nous voulons pour nous-mêmes et nos enfants après nous. Le déterminisme social, s’il existe et ne cessera jamais d’être, ne doit pas pour autant être accepté comme un fatalisme. Pour cela, attachons-nous à resserrer les écarts, matériels mais aussi et surtout symboliques, entre les individus. Les mesures économiques de type renforcement des prestations sociales, si elles sont un levier d’aide non-négligeable, ne peuvent suffire à combler les écarts qui, pour une grande part, relèvent du champ culturel : on n’a d’ambition que celle de son milieu, et l’inégalité d’accès à la culture et à l’information constitue l’un des facteurs premiers d’inégalités entre les individus. Annie Ernaux ou Edouard Louis ne disent pas autre chose, elle lorsqu’évoquant le café-épicerie que tenait ses parents dans une commune rurale de Normandie elle parle des règles de ce milieu comme étant semblables pour l’enfant qu’elle était aux « tables de la loi », lui quand il se remémore son passage du village natal à la bonne société d’Amiens dans Changer : méthode :« Quand j’avais six ou sept ans je regardais ces hommes autour de moi et je pensais que leur vie serait la mienne, qu’un jour j’irai à l’usine comme eux et que l’usine me ferait ployer le dos à moi aussi. (…) C’avait été une surprise en arrivant à Amiens de voir que pour les enfants de la petite bourgeoisie de la ville faire des études était une question qui ne se posait même pas, même pour ceux qui avaient des résultats moyens et qui n’aimaient pas l’école, alors que dans le village faire des études devait être l’aboutissement d’une volonté, d’un combat, et que pour ceux qui avaient des résultats moyens, c’était ne pas faire d’études qui relevait de l’évidence. » Dès lors, difficile d’espérer une réduction de la force des héritages sociaux lorsque les familles où grandissent les enfants demeurent inégales face à l’exposition et l’accès à la culture. Didier Eribon, dans Retour à Reims, en fait une démonstration implacable lorsqu’il repense à son ressenti d’enfant issu de milieu modeste lors d’un cours de musique à l’école : « Je fus désarçonné par cette découverte. Il connaissait et aimait ce qui me paraissait ne pouvoir être l’objet que de rire et de rejet, ce que l’on appelait chez moi la grande musique quand on tombait sur une radio qui en diffusait et qu’on s’empressait d’éteindre en disant « On n’est pas à la messe. » ».
Face à cela, il apparait nécessaire de métamorphoser le champ culturel pour que les enfants issus des milieux sociaux les moins exposés à la culture puissent avoir des alternatives et s’identifier à d’autres modèles. C’est à cette condition seulement que naitra la possibilité de concevoir pour soi-même d’autres destins et de s’accomplir autrement. En outre, faisons en sorte que le destin scolaire des individus, largement conditionné à notre héritage socio-culturel, ne détermine plus autant leur destin social et, ce faisant, finissons-en avec notre « diplomanie » qui place le concours et le titre au sommet de la hiérarchie de nos normes sociales. Il en va de la cohésion sociale dont partout, à droite comme à gauche de l’échiquier politique, on sent et reconnaît qu’elle se délite et sans laquelle, pourtant, nous ne faisons plus Nation.
Bibliographie :
– Pierre Bourdieu, Les héritiers : les étudiants et la culture, Paris, Les Editions de minuit, 1964; Ce que parler veut dire : l’économie des échanges linguistiques, Paris, Fayard, 1982; La noblesse d’Etat : grandes écoles et esprit de corps, Paris, les Editions de minuit, 1989.
– Didier Eribon, Retour à Reims, Paris, Fayard, 2009.
– Annie Ernaux, Ecrire la vie, Paris, Gallimard, coll « Quarto », 2011 (rassemblant onze des œuvres de l’auteur).
– Edouard Louis : En finir avec Eddy Bellegueule, Paris, Editions du Seuil, 2014 ; Combats et métamorphoses d’une femme, Paris, Editions du Seuil, 2021 ; Changer : méthode, Paris, Editions du Seuil, 2021.