SAISON 2025-2026 – NOVEMBRE – NUMERO 1
LA CONFRONTATION
DES MARDISIENS

LA PAIX A TOUT PRIX ?

CAROLINE AZOUAOU

« Heal the World », chantait Michael Jackson, en appelant à « l’amour, la joie et la paix pour le monde ». Vision utopique d’un monde sans conflits où régneraient harmonie et tranquillité d’âme. La paix semble alors un idéal, un horizon vers lequel l’humanité tend depuis toujours. Mais si la paix est un idéal, que faut-il sacrifier pour l’atteindre ? Faut-il chercher la paix à tout prix ?

Le mot prix renvoie d’abord à un rapport d’échange : une valeur marchande entre un bien ou un service et la monnaie. Mais donner un prix à la paix, n’est-ce pas déjà la rendre marchandisable ? Soumise aux lois du marché, la paix deviendrait alors un produit comme un autre, dépendant de l’offre et de la demande, et donc du calcul rationnel de l’homo œconomicus, cet être théorique, égoïste, rationnel et maximisateur. Où se place la paix dans ce calcul égoïste ? C’est bien le paradoxe de l’homme moderne, dépeint par l’homo œconomicus : il désire la paix, mais refuse d’en payer le prix, c’est-à-dire de renoncer à son confort ou à ses privilèges. Sommes-nous prêts à sacrifier quelque chose de notre bien-être personnel pour la paix collective ? Ou la paix n’est-elle qu’un vœu pieux, réservé aux discours et aux chansons ?

Si, dans notre société individualiste, chacun acceptait réellement de payer le prix de la paix, quel serait-il ? L’histoire regorge de guerres, de révolutions et de massacres prétendument menés au nom de la paix. Encore aujourd’hui, certaines situations en témoignent : au Nagorno- Karabakh, par exemple, l’Azerbaïdjan a lancé en 2023 une “opération antiterroriste” présentée comme une action pour “restaurer la paix et la sécurité” dans la région. Or, cette offensive s’est soldée par des déplacements massifs de population arménienne et par une domination imposée au nom de l’ordre. La paix y devient alors un prétexte pour justifier la violence, confirmant que trop souvent, les guerres se parent du masque de la paix pour mieux légitimer la force.

Ces déchaînements de brutalité trahissent l’essence même de ce qu’ils prétendent défendre. Or, la paix se définit d’abord comme l’absence de conflit, non comme son déguisement. Walter Benjamin l’a bien montré : tout régime issu d’une révolution tend à répéter l’histoire, remplaçant un groupe de vaincus par de nouveaux vainqueurs. La paix née de la guerre n’est donc bien souvent qu’une domination provisoire, non une réconciliation véritable.

Si la paix a un prix, il ne saurait être celui du sang. Atteindre la paix exige des moyens cohérents avec sa finalité. Employer la violence pour instaurer la paix, c’est déjà la nier. Gandhi l’affirmait (La raison dans l’histoire) : seule une démarche pacifique peut engendrer une paix durable, car la fin ne justifie pas les moyens lorsqu’ils en détruisent la nature même.

Albert Camus, dans Les Justes, exprime ce même dilemme moral à travers le personnage de Kaliayev, qui refuse de tuer les enfants du grand-duc, même au service d’une cause juste. En refusant l’innocent pour sauver l’humanité, il rappelle que nul idéal, fût-il la paix, ne peut légitimer le crime.

Ainsi, le véritable prix de la paix ne saurait être celui des vies humaines. On ne saurait lui attribuer n’importe quel prix sans y associer un fondement moral. Car si la paix ne doit pas être recherchée à tout prix, c’est bien qu’elle n’a pas de valeur marchande, mais bien une valeur éthique.

C’est bien ce que Kant démontre (Vers la paix perpétuelle, 1795) : la paix doit être le but vers lequel notre humanité tend, mais ne peut être fondé sur autre chose qu’une exigence morale universelle. La recherche de paix n’est pas un simple idéal politique, mais un devoir absolu pour tout être rationnel. Pour lui, les États vivent entre eux comme des individus avant les lois, dans un état de nature équivalent à un état de guerre permanent. Ainsi, la paix véritable ne peut s’obtenir qu’au prix d’un ordre juridique mondial, où le droit remplace la force. Le prix de la paix réside dans le renoncement à la logique de puissance : les États doivent abandonner toute volonté de domination pour instaurer un véritable ordre pacifique fondé sur le droit.

Si vis pacem, para bellum. Si tu veux la paix, prépare la guerre. Mais préparer la guerre ne conduit pas à la paix, elle la rend impossible. Cela crée un climat de menace constante entre les États, où la guerre peut sembler improbable, mais où la paix reste inatteignable. La guerre froide en est une illustration : malgré l’absence de conflits directs entre les États-Unis et l’URSS, la paix restait hors de portée. Paix impossible malgré une guerre improbable (Raymond Aron). Les États se doivent de sortir de cette logique de domination et adopter une logique de coopération.

Le droit cosmopolitique que possède tout être humain, à savoir le droit de ne pas être traité en ennemi sur le territoire d’un autre, étend l’exigence de paix à l’échelle de l’humanité tout entière. La paix perpétuelle est donc une obligation morale universelle, une tâche infinie que la raison impose à l’humanité : la paix doit être recherchée sans relâche, quelles qu’en soient les difficultés ou les sacrifices.

Si la paix ne peut être réduite à un calcul politique ou économique, elle a bien un coût moral : celui du renoncement à la violence, la domination et à l’indifférence. La paix ne s’achète pas, elle se construit chaque jour par la responsabilité et la raison. Comme le pensait Kant, elle n’est pas un état donné, mais un idéal à réaliser sans cesse.

À l’heure où les conflits se multiplient, la véritable question n’est peut-être plus “faut-il chercher la paix à tout prix ?”, mais “sommes-nous encore capables d’en assumer le coût moral ?”

BASTIEN NICOLAS

L’expression usuelle est « la victoire à tout prix », ce qui signifie tout sacrifier pour gagner la guerre. Ainsi, la paix est ici la victoire. Nul ne le remet en question. Pourtant les situations qui dégénèrent en conflit sont souvent complexes et la guerre est alors la dernière solution inévitable. De même, mettre fin à un conflit sans prendre en compte toutes les futures conséquences est un risque certain. Planter les graines de la paix alors que le sol est sec et pas encore humide ne permettra pas à l’arbre de pousser. La paix à tout prix ne relèverait-elle pas alors d’un idéalisme naïf qui en oublie tous les enjeux de la géopolitique ?

Pourquoi la guerre ? Voilà l’éléphant dans la pièce qu’il nous faut traiter en premier lieu. Pas de guerre et la paix devient naturelle. La géopolitique est définie simplement par Yves Lacoste comme « l’étude des rivalités de pouvoir sur un territoire ». Ces rivalités évoluent selon des niveaux de tensions multiples. Les différends peuvent se changer en tensions, qui peuvent dégénérer en conflits. Le conflit correspond alors à un échec total du dialogue. Or cet échec est parfaitement possible et probable en réalité, voire inévitable parfois. Ainsi, selon l’historien Thucydide à propos de la guerre du Péloponnèse «Ce fut l’ascension d’Athènes et la peur que celle-ci instilla à Sparte qui rendirent la guerre inévitable.». La guerre est un outil comme un autre de l’Etat pour acquérir toujours plus de puissance. N’oublions pas Clausewitz : « la guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens ». La guerre peut être évitée certes, mais comme le Titanic nous l’a prouvé, il est plus difficile d’esquiver l’iceberg que de lui rentrer en plein dedans. Dès lors, la paix naturelle est une chimère, l’histoire et la géopolitique montrent que la guerre est bien plus spontanée. La paix demande toujours des efforts, un prix.

Quel est ce prix ? Remarquons que le mot « prix » dans l’expression qui nous intéresse ne relève pas seulement d’une métaphore. La paix a réellement un prix économique, géopolitique et même moral. Quand on veut éviter la guerre à tout prix, on peut subir des pressions économiques, des annexions territoriales, ou des atteintes à la morale (ici entendu dans la continuité de la DUDH), sans pouvoir riposter d’aucune manière concrète et assez dissuasive. La paix à tout prix repose sur le prix de la faiblesse, celui de ne pas pouvoir projeter sa puissance au même niveau qu’un ennemi qui en ferait usage absolument. C’est perdre toute autonomie nationale et stratégique au profit du plus fort. Ainsi, lors de la Seconde Guerre Mondiale, la Suisse a acheté la paix. Au coût économique, s’ajoute le prix géopolitique de perte partielle de suzeraineté et enfin un coût moral non négligeable. L’idéalisme moral suisse de la paix à tout prix peut être critiqué vivement comme étant de fait une complicité avec le régime nazi. Cela revient à aller de Charybde en Scylla. On ne peut donc ignorer le coût de la paix. Il s’agit toujours d’un sacrifice dont on ne peut fixer les termes. C’est la perte de toute liberté. De la même façon, il est toujours possible de mettre fin à toute guerre en acceptant inconditionnellement toutes les conditions de l’ennemi. Cependant, à nouveau, cela revient à se condamner soi-même. Devenir le vassal d’un autre.

Maintenant que nous avons pris connaissance du coût inhérent à la paix, nous pouvons adopter une approche plus pragmatique en comparant le coût de la guerre et celui de la paix. Ce calcul rationnel doit d’une part s’inscrire dans le long terme, et d’autre part prendre pleinement en considération les aspects économiques, politiques, géopolitiques, sociaux et historiques. On peut supposer raisonnablement que le plan de Donald Trump pour la paix à tout prix en Ukraine ne prend pas en compte tous ces paramètres, ce qui contribue bien entendu à son échec cuisant. Il s’agit d’un calcul complexe et la réalité n’est jamais tout à fait blanc ou noir. C’est de là que naît la négociation. Il ne s’agit pas ici d’obtenir la paix à tout prix, mais bien de négocier la paix à un prix raisonnable et trouver un équilibre adéquat entre les différents partis. D’un point de vue sociologique et philosophique, le dialogue a toujours été la solution à la violence, et cela se résout de la même façon à l’échelle des Etats. Le multilatéralisme est la seule solution viable pour garantir la paix. Pas un multilatéralisme naïf qui repose sur la bonne foi de l’Etat ennemi. Mais un multilatéralisme pragmatique qui repose sur la puissance, sur la capacité de négocier. Pour Raymond Aron, la puissance est « la capacité de faire, de faire faire, d’empêcher de faire et de refuser de faire ». Dès lors, cette puissance est une capacité de projeter sa force, mais pas nécessairement d’en faire usage. Elle repose donc sur la guerre indirectement, précisément sur la capacité de guerre. Si vis pacem, para bellum.

Pour plus de clarté, reprenons L’Histoire de la sexualité, plus précisément le premier tome La volonté de savoir de Michel Foucault. Selon son jugement, « Par pouvoir, il me semble qu’il faut comprendre d’abord la multiplicité des rapports de force. ». Ici, la paix n’est envisageable que dans cet environnement instable, imprévisible et conflictuel qu’est la géopolitique mondiale. C’est un équilibre qui n’a rien d’inné et qui, dans un monde de multiplicité des rapports de force, doit s’inscrire de cette manière pour être légitime. Ainsi, la paix est un rapport de force. En fait, toute la géopolitique mondiale n’est définie que par les rapports de force. Dès lors, le pouvoir est « un jeu qui par voie de luttes et d’affrontements incessants les transforme, les renforce, les inverse. ». La négociation, le dialogue et la paix ne sont possibles qu’entre puissances qui se respectent et se reconnaissent comme telles. Pour imposer la paix, il faut accepter de participer à ce jeu. Accepter que les rapports de force soient « toujours locaux et instables ». Autrement dit, pour arriver à la paix, le plus efficace n’est pas un idéalisme naïf d’une nation faible mais soi-disant morale, mais plutôt un réalisme pragmatique raisonnable d’une nation puissante. La paix à tout prix ? Oui. Au prix de la guerre.

0 commentaires