SAISON 2020 – NOVEMBRE – NUMERO 4
LA SANTÉ AU COEUR DE LA CITÉ
L’ÉDITO
2% environ. C’est le taux de létalité du Coronavirus en France. Malgré son apparence frêle, ce chiffre porte sur son dos des noms qu’on ne prononcera plus. Il ne sera jamais lu de la même manière par ceux qui ont dû l’affronter et par ceux qui décident de l’affronter. Ce chiffre à l’aspect positif ne l’est qu’au sens comtien du terme : il est le symbole d’une science à laquelle on se raccroche. Il traîne une double dette laissée aux générations suivantes : une immédiate douleur et un avenir menaçant.
Entre la souffrance immédiate des uns et l’agonie à venir plus lente des autres, le gouvernement a choisi les premiers. L’attention au présent, hic et nunc. Le gouvernement exposait chiffres et graphiques pour justifier l’action. Explicitement, la science dictait la politique. Mais cette inclination au présent immédiat voulue par la science ne provoque-t-elle pas une tension quant à l’avenir du prochain futur ?
Pour Arendt, la Crise de la Culture est d’abord une crise du politique qui n’arrive plus à penser non pas le futur, mais pour le futur. Soucieux d’une action cadrée dans le présent éternel, il se laisse enfermer dans cette temporalité qui l’obsède, qu’il croit infinie : c’est « La brèche entre le passé et l’avenir ». Aujourd’hui, le gouvernement s’est enfermé dans l’action immédiate (le confinement) en espérant un présent éternel (celui de la nécessité de sauver des malades urgemment), afin de ne pas avoir à penser l’après. Laisser à la science le monopole de la décision, c’est opter pour une action immédiate, souvent myope des conséquences à venir.
Dans cette crise du Coronavirus, les réponses des penseurs ont été congédiées pour laisser seules efficaces celles des scientifiques. Comme Arendt, il faut avouer : « Une telle vérité ne pourra jamais commander l’acquiescement général ». Introduisons toutefois à cette affirmation son doute déjà présent en 1961 : « Mais il est fréquent qu’elle dure plus longtemps que les affirmations de sciences dont la vérité est démontrable et contraignante et qui, surtout ces derniers temps, ont une tendance à bouger sans cesse, bien qu’à tout moment elles soient et doivent être reconnues pour vraies par tous. » Déposséder le débat de sa philosophie. Ne penser l’après qu’à travers une contrainte inconnue des sciences. Espérer que le présent perdure, et que l’avenir n’advienne jamais.
THOMAS DUTRIEZ
André Comte-Sponville : « Ne tombons pas dans le sanitairement correct »
LE POINT,
23 avril 2020
En 2020, les mois passent et se ressemblent. Alors que la France entre dans son deuxième confinement ressurgissent les mêmes interrogations philosophiques du dernier printemps. Comme si nous n’avions pas avancé dans cette année sans fin, les mots d’André Comte Sponville résonnent encore avec justesse en automne : « La peur de la mort n’est-elle pas en train de condamner l’essor de la vie ? ».
Si la gravité de l’épidémie n’est pas à négliger, il était déjà clair pour le philosophe en avril dernier que l’affolement qui semble encore saisir la France a quelque chose de disproportionné. Les esprits, martelés par les décomptes médiatiques macabres de la première vague, semblaient se voir brutalement rappeler qu’en France, comme partout ailleurs, les maladies tuent. Cependant, alors que le Covid-19 emportait plus de 30 000 de nos concitoyens lors de la première vague, n’en avons-nous pas pour autant oublié que 600 000 personnes meurent annuellement dans notre pays ? L’exacerbation des chiffres de la maladie par le quatrième pouvoir, s’est fait volontiers l’écho d’un catastrophisme sanitaire laissant penser que tout espoir avait disparu. Cet affolement aura certainement contribué à précipiter des mesures semblant être prises en occultant une partie de leurs conséquences.
La misère, tout autant que la maladie, tue. Alors que nos efforts sont vertueusement dédiés à prémunir nos ainés de plus de 65 ans, qui comptent pour 90% des victimes de la maladie ; un million de français plongent dans la pauvreté. Pourtant, le philosophe est formel : « Tous les humains sont égaux en droits et en dignité, mais toutes les morts ne se valent pas. Il est plus triste de mourir à 20 […] qu’à 60 ans. ». En essayant de préserver une génération ayant déjà vécu, nous sacrifions le futur de notre jeunesse. Le confinement devient l’objet d’une logique résolument tournée vers le passé, quitte à léguer une dette supplémentaire, économique, sociale et morale, aux générations futures.
Il est pourtant un contresens flagrant de vouloir opposer médecine et économie, car ces deux mondes sont corrélés. Tout comme il semble paradoxal de sauvegarder nos personnes âgées si cela est fait au détriment de la jeunesse et des conséquences sur son avenir. Le philosophe pointe ici la nécessaire conciliation, tant de ces domaines que de ces temporalités, qui, s’ils semblent conflictuels, sont en fait interdépendants.
La frénésie hygiéniste faisant surface lors de cette crise doit agir comme un révélateur des besoins de notre démocratie. Tout autant que nos soignants, ce sont aussi nos professeurs, nos éboueurs ou nos chômeurs qui ne demandent qu’à recevoir plus d’attention. Soyons donc vigilants à ne pas verser dans le « pan-médicalisme », l’idéologie qui voudrait que la santé devienne la valeur suprême, quitte à déposséder nos vies des autres valeurs qui la définissent.
À l’issue de cette nouvelle vague de l’épidémie, certains seront peut-être tentés de repenser leur rapport à la nature. Cependant, Comte-Sponville rappelle qu’il n’y a finalement rien de plus naturel qu’un virus. En fait, cette crise met en lumière la nature humaine dans son entièreté. Ses peurs, son courage, mais aussi et surtout son rapport à la mort et au temps. Plus que la mort elle-même, c’est bien la peur que nous en construisons qui condamne l’essor de la vie. Alors que 2020 approche de sa fin en des termes semblables à son début, saurons-nous cette fois-ci lutter avec optimisme et accepter notre nature ?
VICTOR LEBRUN
Le virus du sophisme – Lettre de Jean-Pierre Dupuy à André Comte-Sponville
AOC,
04 juin 2020
La pensée d’André Comte-Sponville sur la pandémie ne va pas sans poser des problèmes scientifiques, logiques et philosophiques. Aussi, Jean-Pierre Dupuy lui répond dans une lettre ouverte avec un message aux lecteurs : gardez-vous de tomber dans le piège du sophisme.
Lorsque Comte-Sponville affirme que ce virus « n’est pas la fin du monde », il explique que sa létalité et sa contagiosité sont faibles. En réalité, la létalité et la contagiosité ne sont pas des propriétés intrinsèques au virus mais des variables dont la valeur dépend de nos actions pour les limiter. Certes, le virus ne tue pas systématiquement – et, pour cause, il a besoin de son hôte pour vivre – mais il tue, nous obligeant, dès lors, à la plus grande gravité.
Comte-Sponville explique que sacrifier l’économie pour préserver la santé soit la politique du « quoi qu’il en coûte », n’a aucun sens. L’économie sert la santé et, plus précisément, le système de santé. Pour reprendre ses termes : « on a un bon système de santé parce que l’on vit dans un pays riche ». Mais, à l’inverse, la santé sert aussi l’économie. Une économie peut-elle tourner dans un cimetière ? Ainsi, il est impossible d’affirmer que « la misère tue plus que le virus » puisque le nombre de morts liés au virus et le nombre de morts liés à la misère sont deux variables interdépendantes. Quand l’une augmente, l’autre diminue dans une proportion impossible à définir. Et quand bien même, en fin de compte, on aurait un bilan plus lourd pour la misère que pour le virus, il serait impossible de conclure, rien ne nous garantissant, au bout du compte, que si on avait voulu éviter la première, on n’aurait pas permis au deuxième de faire des ravages bien plus graves.
Quand il en vient aux questions de société que soulève la pandémie, Comte-Sponville affirme qu’il est du devoir des personnes âgées de se sacrifier pour les jeunes. Il oublie ce faisant les nombreux sacrifices traditionnellement – et même légalement – imposés aux jeunes à l’égard de leurs aînés et qui font dire que les relations entre générations sont marquées bien plus par de la réciprocité que par de l’asymétrie dans le sacrifice. Si les vieux ont une dette envers les jeunes pour s’être confinés, comme il l’explique, on peut aussi bien dire que le confinement était le juste prix à payer par les jeunes pour avoir transmis le virus aux vieux, un fait sur lequel s’accordent les épidémiologistes. Quant à la fierté qu’il dit éprouver en tant que vieil homme (soixante-huit ans), à être prêt à mourir pour les jeunes, elle ne va pas sans rappeler celle des terroristes brandissant leur sacrifice en étendard.
Il estime enfin que « toutes les morts ne se valent pas » : il est beaucoup plus triste de mourir jeune que de mourir vieux et la mort d’un méchant est bien moins triste que celle d’un gentil. Or, en hiérarchisant ainsi les morts, il tombe dans le travers dénoncé par Arendt dans sa couverture du procès d’Eichmann qui consistait à pleurer davantage la perte de Juifs « célèbres » que celle de Juifs « ordinaires ». Une indécence contre laquelle les leçons de la Seconde Guerre mondiale et de ses suites auraient dû nous prémunir.
Dès lors, Dupuy, qui reconnaît l’influence que peut avoir sur lui son éducation chrétienne, propose la vision des choses suivante : chaque mort est une tragédie en ce qu’il se trouvera toujours quelqu’un pour la pleurer, quelqu’un qui a bénéficié de la simple présence sur Terre du disparu, si bien qu’au lieu de vouloir mourir pour les autres, il vaut mieux vivre pour eux.
VICTOR RAMZI