SAISON 2020 – JANVIER – NUMERO 8
LES ÉTUDIANTS ET LA PAUVRETÉ
La pauvreté menace les étudiants
Que faire quand on est jeune ? Comment choisir sa voie ? Comment faire entendre sa voix ? Un adage dit qu’être jeune, c’est être riche car l’on a la vie devant soi. Mais quand on est pauvre, ce proverbe populaire parait vidé de son sens. La précarité étudiante est une réalité indéniable et il est nécessaire de se pencher dessus. L’exemple glaçant de l’étudiant de 22 ans qui s’est immolé devant le Crous de Lyon le 8 novembre 2019 n’est que la face visible d’un iceberg qui dérive inlassablement.
Pour comprendre cette réalité, plusieurs facteurs sont à regarder. D’abord, l’emploi. Les 15-24 ans sont ceux qui ont le plus de mal à trouver des emplois stables, d’autant plus pour les non-diplômés : près de 6 jeunes sur 10 sont employés en contrats à durée déterminée et ¼ en temps partiel. À titre de comparaison, pour les 25-49 ans, c’est 1 personne sur 10 pour les CDD et 15% en temps partiel ! Ces chiffres sont d’autant plus parlants quand on regarde leurs évolutions ces 20 dernières années : (étonnamment) ils ont augmenté ; en 1995, les 15-24 ans représentaient 45% des salariés en emplois temporaires, en 2018, ils représentent 58% de ces salariés.
Deuxième facteur pertinent, le niveau de vie des jeunes. Alors que s’observait à la fin des années 90 un rattrapage du niveau de vie des jeunes par rapport aux générations supérieures, le début des années 2000 a vu cette tendance s’inverser brusquement et irrémédiablement. Depuis, le niveau de vie des jeunes à la fois par rapport au niveau de vie des seniors mais aussi par rapport au niveau de vie moyen de l’ensemble de la population n’a cessé de se dégrader, ou du moins d’augmenter moins vite et donc d’être le plus faible.
Dernier élément à prendre en compte, être jeune ce n’est pas appartenir à une classe sociale en particulier. Par conséquent, il n’y a pas une réalité, mais des réalités, il n’y a pas une jeunesse mais des jeunesses… ce qui complexifie l’équation. Que faire alors ? Deux choses s’imposent de fait. Tout d’abord, il ne faut pas tomber dans une vision biaisée du problème et croire que les générations plus âgées vivent au détriment des jeunes et, ensuite, dans un deuxième temps, aider ces jeunes paraît nécessaire. En effet, peu d’aides sont largement accessibles avant 25 ans, et la plupart sont à destination des parents. Dès lors, des solutions comme la « Garantie jeunes » (allocation mensuelle pour les 16-24 ans) sont les bienvenues, d’autant plus que, six ans après leur mise en place, ces aides ont prouvé leur efficacité.
FÉLIX DUMAS
Les étudiants français moins touchés par la précarité
Un choc d’abord, de la tristesse ensuite lorsqu’il y a un an le jeune étudiant Anas s’immolait par le feu en raison de sa précarité financière. Depuis, de nombreuses organisations étudiantes comme la FAGE ou l’UNEF exigent une réaction de la part du gouvernement : revalorisation de 20 % des bourses, ouverture du système à 100 000 étudiants supplémentaires… La crise sanitaire n’a fait qu’empirer ce constat et la précarité étudiante semble n’avoir jamais été aussi présente dans notre pays. Est-il toutefois possible de nuancer ce propos ?
C’est bien souvent la manière de mesurer la précarité étudiante qui est décriée. L’argument majeur des deux organisations citées plus tôt est que de plus en plus d’étudiants se retrouvent en-dessous du seuil de pauvreté. Il est vrai qu’avec des ressources moyennes de 887 € par mois (Observatoire de la vie étudiante), nombreux sont les étudiants qui ne dépassent pas le seuil des 1050 € de ressources mensuelles. Cependant, les indicateurs financiers tels que ce seuil de pauvreté sont tout simplement inadaptés pour mesurer la précarité étudiante. Les étudiants ne travaillent pas ou peu, ne sont pas toujours indépendants de leur famille et n’ont pas les mêmes besoins qu’un individu actif professionnellement. Or, le seuil de pauvreté est un outil statistique conçu pour une population active et autonome. Tenter d’évaluer la précarité étudiante à l’aune d’un tel indicateur, c’est immédiatement introduire un biais de calcul et prendre le risque d’aboutir à des conclusions totalement déconnectées de la réalité.
L’une des caractéristiques des étudiants français permet aussi de nuancer la précarité qui les toucherait : leur jeunesse. L’âge moyen des étudiants en France est de 23 ans contre 25 pour les Allemands ou encore 27 pour les Autrichiens. Il est donc logique que les étudiants français aient moins de revenus que leurs homologues germains. En effet, plus un étudiant est jeune, plus il a de chance de vivre chez ses parents. Si c’est le cas, il ne travaillera sûrement pas car la plupart sinon la totalité de ses besoins seront satisfaits par les revenus de sa famille. Si les étudiants français sont parmi les moins fortunés d’Europe, ce ne sont pas forcément les plus précaires du Vieux Continent. Selon Eurostudent, seuls 6 % d’entre eux affirmaient avoir connu des difficultés financières très importantes en 2016. Seuls trois pays ont un taux plus bas en Europe.
Enfin, pour nuancer la précarité étudiante, on peut aussi invoquer le fonctionnement du système éducatif français. Les ressources des étudiants sont composées à 38 % d’aides de la famille, à 27 % de revenus d’activité et à 26 % d’aides publiques. L’Etat français dépense plus en aides sociales pour les étudiants (5,7 milliards) que pour le fonctionnement du Ministère des Affaires étrangères et 40 % des étudiants à l’université touchent une bourse sur critères sociaux. Rares sont les Etats de l’OCDE qui peuvent se vanter de financer publiquement près de 80 % des dépenses liées à l’éducation. La culpabilité du système éducatif français ainsi que l’inaction du gouvernement peuvent ainsi être respectivement contrebalancées par l’importance du financement public des études en France et par l’augmentation quasi-annuelle du montant accordé pour les bourses étudiantes.
Si la précarité étudiante semble s’installer comme une réalité indiscutable, elle cache aussi parfois une vérité bien plus complexe et il peut être bon de connaître les limites de la perception que nous en avons, ou du moins de parvenir à nuancer les discours trop catégoriques.
KÉVIN COUTURIER
Bibliographie :
L Heidsieck, « La précarité étudiante est-elle une réalité en France ? », Le Figaro, 6 mars 2020
L Mediavilla, « Précarité étudiante : qu’en est-il dans le reste de l’Europe ? », Les Echos, 20 novembre 2019
M-E Pech, « La grande précarité touche 6% des étudiants », Le Figaro, 13 novembre 2019
« Précarité : le point sur les ressources des étudiants », Le Figaro, 13 novembre 2019