SAISON 2020 – JANVIER – NUMERO 4

LA CONFRONTATION
DES MARDISIENS

L’HOMME FACE A L’ANIMAL

Alors que l’animal sauvage est idéalisé et que l’animal domestique est choyé, l’homme réserve aux bêtes qui le nourrissent un entre-deux. Ni admirables, ni à protéger, les vaches, cochons et poulets ne se manifestent à l’homme que par leur fonctionnalité. Une utilité mécanique : voilà les « machina animata » chères à Descartes. Ces êtres qui n’ont pas eu l’illumination de la conscience sont renvoyés à leur finalité, leur particularité s’efface. On les entasse dans une Ferme des Mille Vaches. On les stocke dans des hangars géants. A l’ère moderne, toute forme d’individualité leur est proscrite : on ne les nomme plus, on les numérote. Le chiffre de la quantité, donnée plus utile à l’approche de l’abattoir.

Mais vouloir la fin de l’exploitation des bêtes reste bien différent que de prôner une meilleure conduite de nos relations avec les animaux. Supprimer l’élevage, industriel comme fermier, c’est nier le caractère de certaines bêtes vivant seulement comme proies. Une fois « libérés » et rendus à la nature, les vaches, cochons et poulets ne survivront pas à la rencontre de leurs prédateurs. Signer la fin de la relation de travail entre l’homme et l’animal, c’est signer l’extinction d’espèces.

Doit-on alors comme Bentham prendre parti contre Descartes et se demander si : « la question n’est pas : peuvent-ils raisonner, ni peuvent-ils parler, mais peuvent-ils souffrir » ? Doit-on limiter notre voie d’accès aux animaux à la compassion et l’empathie ? La pitié envers l’animal ne nous rendra pas plus proches. En multipliant zoos, safaris et excursions animales, l’homme veut rompre cette distance approximative avec l’animal, il force le rapprochement. En réalité, la séparation n’est pas à combler, toute distance n’est pas lointaine. Plus qu’autre chose, l’homme possède une responsabilité sur la bête : la proximité prime. Il n’y a donc pas de distance approximative à rattraper mais bien une proximité distanciée à apprécier.

 

THOMAS DUTRIEZ

L’industrie animale dans une impasse

SOLÈNE CALLENS

Sujets de droit ou objets de droit ? Telle est la question juridique autour de laquelle s’affrontent sans relâche les antispécistes et ses détracteurs. En 2015, l’Assemblée Nationale vote une loi qui reconnaît, dans le Code Civil, l’animal comme un « être vivant doué de sensibilité », un objet de droit que l’on peut donc posséder ou utiliser mais qui n’est plus défini uniquement selon sa seule valeur marchande ou patrimoniale. Cette modification on ne peut plus importante du statut juridique de l’animal est certes un pas en avant pour les défenseurs de la cause animale, mais cela est loin d’être assez. Pour les antispécistes, l’animal doit être reconnu comme un sujet de droit : ils rejettent alors l’idée selon laquelle l’espèce humaine est supérieure aux autres espèces, plaçant alors l’animal au même rang que l’Homme. 

La sociologue Jocelyne Porcher propose de traiter la question sous la notion de « travail animal » qu’elle suppose éclairante pour considérer la place des animaux dans notre société. Le travail place l’homme et l’animal au rang de collaborateurs qui travaillent de pair pour produire et répondre in fine aux besoins des hommes. Cette conception des relations homme/animal fait jaillir plusieurs questions : comment cette relation d’exploitation peut-elle être le fruit d’une volonté des animaux à collaborer, sachant qu’ils n’en disposent pas ? Comment pourraient-ils exprimer une quelconque forme d’acquiescement à ce contrat de travail ? Cela n’est pas en notre pouvoir de le saisir. L’animal est un être qui suit son instinct, et ne peut s’éloigner de sa nature propre alors que l’homme dispose d’une capacité d’auto-détermination qui fait de lui un « agent libre », comme l’a dit Rousseau. La position antispéciste selon laquelle l’homme et l’animal ne présentent pas de différence notable paraît dès lors difficilement concevable. Mais cette supériorité ne doit en rien justifier la maltraitance et l’exploitation dont les animaux sont aujourd’hui victimes. En effet, le devoir de l’homme, en tant qu’ « être supérieur », n’est-il pas de se comporter de manière responsable envers son milieu et de respecter chaque être vivant selon son degré de sensibilité ?  L’homme a tout intérêt à se replacer au centre du monde vivant dans lequel il évolue au lieu d’agir comme s’il n’en faisait pas partie, déconnecté de ce qui l’entoure et oubliant qu’il en est directement dépendant.

Les animaux sont des êtres « sentients », capables de ressentir des émotions comme la joie ou le plaisir, mais aussi la douleur. Le fait que les conditions de vie des animaux dans les élevages industriels soient déplorables met en général tout le monde d’accord : ils vivent dans une surface habitable très restreinte qui n’est pas adaptée à leurs besoins, sont engraissés, parfois maltraités et vivent dans un environnement qui ne leur permet pas d’évoluer, de se mouvoir, de s’épanouir. Les animaux naissent désormais pour être tués et le droit à une existence décente selon leur degré d’intelligence leur est refusé. Alors, la solution la plus respectueuse pour les animaux serait tout simplement de consommer peu et mieux. Une démocratisation de l’élevage à taille humaine rendrait possible le recul de l’élevage industriel et sonnerait le glas des conditions de vie cruelles subies par les animaux, que notre consommation démesurée de viande implique. Cette solution peut paraître idéaliste et irréalisable compte tenu des modes de production et de consommation qui se sont instaurés à l’échelle mondiale, c’est pourquoi elle aboutira seulement si elle est le fruit d’une mobilisation collective.

Outre la question du respect animal et de ses relations avec l’homme, ce mode de consommation fondé sur une demande accrue en produits d’origine animale est-il viable à long terme ? Le secteur de l’agriculture, plus généralement l’ensemble de la filière agro-alimentaire est responsable d’environ un quart des émissions de gaz à effet de serre au niveau mondial. La production d’un kilogramme de viande nécessite entre 550 et 770 litres d’eau. Consommer de la viande est un luxe. Nous l’oublions parfois, trop souvent. Qui plus est, cette industrie est devenue la pomme de discorde entre les nations, notamment depuis la ratification du traité de libre-échange entre l’Union Européenne et le Canada votée par l’Assemblée en juillet 2019 : le CETA. Cet accord « nouvelle génération » a suscité un soulèvement de la part des agriculteurs français qui se sentent pénalisés par le traité. Alors que l’ambassadrice canadienne Isabelle Hudon dénonce un injuste « Canada bashing » de la part des producteurs français, ces derniers continuent de craindre une concurrence déloyale de la part du pays, en raison de coûts de production moins élevés et de normes sanitaires et environnementales beaucoup plus avantageuses. Les denrées alimentaires produites au Canada sont en effet soumises à des règles bien plus laxistes qui autorisent l’utilisation d’antibiotiques, de variétés issues de la transgénèse ou encore de farines animales. La question animale constitue désormais un sujet politique à part entière, comme en témoignent les plus de 2% des votes obtenus au dernières élections européennes par le parti animaliste.

Élevages industriels, épuisement des ressources : la surconsommation de viande pèse sur l’écosystème. Les fast-foods en sont un autre symbole. Leur explosion traduit cet attrait du consommateur pour la viande peu chère, pour la viande en quantité illimitée. Le burger est trompeur, il cache bien son steak. Le boucher est trop mauvais joueur, le saignant se voit trop. L’un attire plus que l’autre, car l’un cache plus que l’autre. L’impression de consommer prévaut sur la réalité de consommer : les mécanismes sont vicieux. Le boucher rural l’a bien compris, il ne sortira pas gagnant de ce combat déloyal. Le boucher rural l’a bien compris, le sort de ses bêtes n’aura pas de morale.

 

 

L’humanité n’est pas une honte

MARION DURANTHON

Décembre 2020, L214 clame haut et fort : « HERTA nous ment ! » en publiant une enquête menée sur les conditions de vie infligées aux truies de la filière « Préférence » d’Herta. Un cri d’alerte qui s’ajoute aux nombreux lancés par le collectif réputé pour sa féroce dénonciation des pratiques dans l’élevage industriel. En parcourant le site internet de l’association, on trouve en parallèle des images chocs dévoilant des traitements indignes et dégradants infligés aux animaux et des liens renvoyant vers des boutiques végans et autres guides pratiques de conversion au véganisme. Le lien établi semble clair : la fin de la souffrance animale ne se trouvera que dans l’abandon total de toute pratique d’élevage et de toute exploitation de productions animales. L’homme est un prédateur mauvais. Il ne peut qu’infliger des souffrances ou commettre des exactions sur les animaux exploités dans leurs chairs selon le bon-vouloir de leurs tortionnaires. D’un côté les hommes, de l’autre les animaux, des exploiteurs et des exploités – un schéma somme toute bien connu. Pour remédier à cela, les végans refusent tout produit de la nature venant d’un animal, pour extraire l’homme prédateur de son environnement. Ils vont même parfois plus loin en affirmant que la partition traditionnelle du monde entre hommes et animaux n’a plus – et n’a jamais eu – lieu d’être : c’est l’antispécisme. On casse un mode de pensé binaire « homme – animaux » pour en introduire un nouveau « spécistes – antispécistes ». L’homme n’est en rien différent de l’animal, et affirmer le contraire devient un sacrilège. Est-il encore possible aujourd’hui de penser une relation homme-animal positive, qui respecte chacun dans ses différences et son intégrité ? Peut-on passer d’un statut d’homme prédateur à celui d’homme protecteur ?

Il convient de saluer que le collectif L214 remplit une mission d’éveil des consciences : ses différentes vidéos dénoncent avec justesse les ignominies parfois infligées aux animaux d’élevage dans le système industriel. A l’origine, l’élevage se fonde sur la relation de l’homme et de l’animal, dans laquelle l’homme offre aux animaux domestiques une protection contre les aléas de la nature sauvage, protection en échange de laquelle les animaux fournissent à l’homme de quoi se nourrir et se vêtir. Rappelons que le processus de domestication a par ailleurs transformé ces animaux qui ne seraient plus aptes à vivre en milieu sauvage aujourd’hui. Mais depuis les années 50, l’élevage a changé de visage, gagné comme l’ensemble de nos sociétés par des impératifs de productivité et de rentabilité. L’explosion de la population mondiale a rendu nécessaire cette intensification afin de répondre à des besoins alimentaires croissants. Mais si cette accélération a permis d’améliorer l’équilibre alimentaire de nombreux humains en faisant de la viande et des produits laitiers – œufs, laits, fromage – des biens accessibles, elle a transformé le lien entre animal et éleveur : « La zootechnie, rationalisant l’élevage en vue d’un accroissement maximal des rendements, a rompu le contact, non pas naturel mais domestique et tacite, qui nous unissait à ceux des animaux que nos lointains ancêtres avaient domestiqués. », souligne Elisabeth de Fontenay dans son Silence des Bêtes. L’homme a considéré l’animal comme un outil de production et la domination s’est imposé : il s’est retrouvé comme maître et possesseur d’un animal-machine.

Face à l’intensification de l’élevage, la question du bien-être animal a progressivement pris de l’ampleur. Il est devenu urgent de trouver une solution pour remettre l’homme à sa place et mettre fin à son exploitation sans limite de la nature et des animaux. Parmi les propositions faites pour parvenir à cet objectif, le courant végan tente de s’imposer. Il propose de mettre fin à la prédation de l’homme sur son environnement et sur les animaux en cessant de consommer les produits venant de ces derniers – viande, cuir, miel, lait, fromage, œufs… Pour les végans, cette solution permettra de remettre l’homme à sa juste place.

Mais la question est justement celle de la juste place des hommes. Vouloir éliminer toute consommation de produits animaux, c’est vouloir sortir l’homme de l’écosystème dans lequel il évolue, écosystème fondé sur des relations et des dépendances entre l’homme, les (autres) animaux et la nature. Quand bien même l’homme est un prédateur pour cet écosystème, il est indéniable qu’il en fait partie, notamment pour les antispécistes qui pensent l’homme et l’animal comme égaux. L’homme doit cesser d’être un prédateur pour les autres animaux et ne se servir que des biens végétaux et minéraux. Mais cette idée revient à couper l’homme des animaux en lui interdisant de construire une relation de dépendance mutuelle. Rapidement, les idées végans ont entrainé l’émergence de produits de synthèse en tout genre – viande, cuir… mettant en lumière la capacité humaine à vivre ex-nihilo. Loin de participer à nier la différence entre les hommes et les animaux, ces courants soulignent l’extraordinaire capacité de l’homme qui parvient à s’extraire de son écosystème et à vivre en autosuffisance. L’homme peut s’auto-suffire, démiurge dans un monde biologique auquel il n’appartient finalement que de loin puisqu’il peut s’en extraire.

Fuir notre appartenance à ce monde biologique en crise par notre faute est-elle la bonne solution à l’heure de l’urgence écologique ?  Les courants végans et antispécistes parviennent à prendre le devant de la scène médiatique car la société est aux prises avec les questions écologiques, même si les végans ne représentent que 0,5% de la population française. L’impact de l’homme sur son environnement est de plus en plus critiqué. L’urgence écologique nous oblige aujourd’hui à repenser la place de l’homme sur la Terre. Nous ne sommes pas seuls – et nous ne l’avons jamais été – et nos actions ont des conséquences pour l’ensemble de nos colocataires terriens. Il est donc nécessaire de penser un monde dans lequel chacun, hommes comme animaux, puisse trouver sa juste place afin que nous puissions vivre ensemble.

Mais, s’il est urgent de repenser la façon dont nous traitons les animaux et de remettre en cause nos modes de consommations, supprimer toute distinction entre l’homme et l’animal est problématique. Car si l’antispécisme et le véganisme viennent mettre l’homme sur un pied d’égalité parfait avec l’animal, ils nient d’une certaine façon la responsabilité que nous, humains, avons envers les animaux. Responsabilité qui ne découle pas d’une supériorité ou d’un pouvoir quelconque mais de la prise de conscience effectuée par les hommes des dégâts qu’ils ont causés sur leur environnement en tant que prédateurs. L’homme qui saura affirmer et définir sa différence d’avec l’animal pourra prendre sa responsabilité au sérieux. Conscient des apports prodigieux et uniques de chacun au fonctionnement de notre monde, il pourra proposer une relation saine également bénéfique à l’animal et à l’homme. L’homme ne sera plus uniquement un être prédateur cruel et vicieux, mais un protecteur conscient et respectueux du monde dans lequel il vit. La différence entre l’homme et l’animal existe, il faut la regarder en face. Non, être humain n’est pas une honte, l’homme se différencie de l’animal pour de multiples raisons. Son devoir est donc de respecter les animaux et de leur permettre de vivre dignement.