SAISON 2022-2023 – FEVRIER – NUMERO 1

LA CONFRONTATION
DES MARDISIENS

PEUT-ON INVITER TOUT LE MONDE ?

Quand l’invitation devient affront

MELODIE PILLET-ANQUETIN

Vendredi 10 décembre 2021, l’ESCP accueillait Eric Zemmour, officiellement candidat à l’élection présidentielle de 2022, suscitant une vague de protestations et de dénonciations qui s’est étendue au-delà des murs de l’école pour atteindre les pages de Libération ou du Huffington Post. Nombreux sont ceux qui reprochèrent à l’école de commerce d’avoir donné une plateforme aux idéologies xénophobes, homophobes et misogynes du polémiste. Au contraire, d’autres ont souligné l’importance de donner la parole à tous afin de faire honneur au principe de liberté d’expression, auquel les Français sont si attachés. Le débat est alors lancé : peut-on inviter tout le monde ? Sommes-nous les arbitres du droit de parole ? Où se situe la limite entre liberté et censure, débat et provocation ? Si la liberté d’expression peut être une liberté d’offenser, comme le dit l’ancienne ministre Fleur Pellerin, l’invitation peut-elle, dès lors, être un affront ?

En France, l’ascension des partis d’extrême droite est fulgurante : une présence historique de députés à l’assemblée, Marine Le Pen qui atteint 42 % des suffrages exprimés au second tour de l’élection présidentielle de 2022 (contre 34 %, dans la même configuration en 2017). En Europe, le même phénomène peut être observé, comme en témoigne l’élection de Giorgia Meloni en Italie ou encore les résultats des dernières élections législatives suédoises. L’opinion publique semble se montrer plus favorable aux partis politiques qui font le buzz, qui offusquent, qui choquent. Journaux, radios et chaînes de télévision l’ont bien remarqué, et tous se battent pour avoir les convives qui feront le plus parler d’eux. Seraient-ce alors les médias qui invitent les candidats les plus indignant afin de gonfler leur audience, ou bien l’audience qui préfère se rallier, de nos jours, aux causes les plus scandaleuses ? Un peu des deux en vérité, l’un n’existe pas sans l’autre et médias comme audience s’attirent dans un engrenage presque sans fin.

On peut blâmer journalistes et animateurs de donner une si grande place à ces individus, car il en va de leur métier de s’assurer de la véracité et de la qualité des informations qu’ils diffusent. Néanmoins, certains politiciens et polémistes n’hésitent pas à propager de fake news afin de faire parler d’eux et éventuellement de soutenir leur stratégie électorale. « Si vous n’aspirez pas à être un people […] il vaut mieux oublier vos ambitions » cette phrase, –
écrite par Bernard Jomard dans Forbes, – résume bien la nouvelle nature du débat public ; celui-ci serait devenu une émission de téléréalité dont les journalistes en tout genre sont les plus friands. L’exemple le plus frappant est sans doute celui d’Éric Zemmour qui, avant même de se déclarer candidat à la présidentielle, occupait déjà plus de 44 % du temps d’antenne du controversé programme « Touche pas à mon poste » alors même que le
président de la République Emmanuel Macron n’en occupait que 22 %. L’intérêt dès lors n’est plus dans l’information, mais dans le scandale. Or, donner une telle plateforme à des membres issus des extrêmes, qui participent au clivage politique et social de la société, relève d’une banalisation de l’animosité et de la peur, deux aspects sur lesquels ces individus jouent fortement. De la même façon, cela simplifie et avilit considérablement le débat, en privilégiant des idées réductrices et des raccourcis bien trop directs et presque erronés.

Lorsque l’on annihile les entre-deux, les représentations et les positions les plus nuancées, les individus se trouvent obligés de se réfugier dans les extrêmes. Inviter n’importe qui, y compris les invités les plus inconvenants, pour faire parler de son émission, ou de sa tribune, c’est permettre à n’importe quoi de se glisser dans les esprits ; c’est orienter le débat et changer la société de manière drastique et presque artificielle. Pour citer les mots du politiste italien Giuliano da Empoli, c’est « faire baisser le coût d’adhésion aux idées extrêmes » en permettant un accès démocratisé à des partis qui ne parvenaient à toucher, auparavant, qu’une infime part de la population. Cela banalise l’extrémisme en le présentant comme une réelle alternative à la politique classique et le rendant bien plus accessible qu’il ne l’était jusqu’alors. Que nous évoquions Zemmour dans TPMP en 2021-2022 ou Jean-Marie Le Pen dans L’Heure de Vérité en 1984, le combat reste le même : lutter contre la propagation d’un discours de haine, car le rôle des hôtes est de s’assurer de la bienséance de leurs invités. Un individu condamné trois fois pour incitation à la haine ou provocation à la discrimination raciale n’est pas à inviter, puisqu’il va à l’encontre des principes d’égalité et de fraternité de notre République. Laisser libre cours au racisme, au sexisme et à l’homophobie n’est pas une ouverture au débat, mais une fermeture de la démocratie. “Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits” énonce l’article 1 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, au principe même de nos valeurs sociétales. Il s’agit dès lors d’un devoir de citoyen que de maîtriser ce qui se dit et se décrit dans notre société, que ce soit dans les journaux ou bien sur les plateaux télés et les ondes radiophoniques. Ainsi, nous évitons tout encontre aux principes et idéaux républicains. John Stuart Mill, lui-même fervent défenseur du principe de liberté d’expression, affirmait “La liberté des uns s’arrête là où commence celle des autres”. Attiser la haine ne relève plus de l’expression libre et participer à la propagation d’un tel discours, en concédant une plateforme, c’est en être un complice.  Nous nous trouvons cependant devant la question insoluble de la subjectivité, chacun aurait sa propre définition de la haine et de la liberté et nul ne peut avoir la prétention de s’ériger en juge absolu de ces principes. C’est alors que nous retrouvons le rôle de la justice, mais cette dernière est-elle véritablement infaillible ? Elle est faite et rendue par les Hommes, eux-mêmes imparfaits et sujets à leur propre subjectivité de l’appréciation et du jugement. Par ailleurs, qu’en est-il des individus condamnés, mais qui ont purgé leur peine et qui ont donc payé leur dette envers la société ? Le jadis rockeur, Bertrand Cantat, devenu meurtrier, peut-il reprendre sa carrière sur les devants de la scène en enchaînant nouveaux concerts et promotion d’albums sur les chaînes du petit écran ? Reprendre une vie publique notoire alors que l’on a heurté la société, son fonctionnement et ses membres d’une façon si cruelle n’est pas envisageable. Certaines blessures ne peuvent être réparées par des condamnations pénales. Le respect mutuel est encore une fois au centre de la question de l’invitation ; le bon sens devient le juge ultime. Toutefois, nous nous heurtons également aux simples accusés, tels que Patrick Poivre d’Arvor ou Jean-Jacques Bourdin que certains couvriront du principe de présomption d’innocence. Si la culpabilité de ces accusés se confirme, alors l’invitation aura été trop grave, trop indélicate envers les victimes. Le respect est d’or, mais ne vaudrait-il pas mieux l’accorder à la victime qu’au coupable repenti ou à l’accusé potentiel ?
Alors non, nous ne pouvons inviter tout le monde. Le but n’est pas d’éviter d’offenser qui que soit, cela relèverait de l’impossible. Néanmoins, en tant que membre d’une société régie par des règles de bienséance et de respect, nous nous devons de les appliquer et d’en tirer les valeurs qu’elles soulèvent. Inviter des individus qui pourraient faire du mal ou attiser la haine envers un groupe n’est pas envisageable, afin de maintenir un respect mutuel et un
équilibre de la société. Inviter l’extrémiste, l’assassin ou celui qui cherche le scandale à tout prix, c’est banaliser la douleur et la malveillance, mais c’est aussi rendre le débat artificiel.
L’invitation doit se faire avec respect et considération pour ceux que cela pourrait choquer. Et surtout, les invités moins controversés sont déjà bien assez nombreux pour combler la demande des spectateurs.

Quand l’hospitalité devient nécessité

ALICE JANOUEIX 

Vendredi 10 décembre 2021, dans le contexte des élections présidentielles, Éric Zemmour était reçu à l’ESCP par l’association Tribunes. Des réactions de tout bord ne se sont pas fait attendre : si l’administration plaidait la neutralité face aux idées de M. Zemmour, des alumni trouvaient cette « position intenable, et donc coupable » selon une pétition de plus de 700 alumni. L’ESCP a-t-elle eu raison d’inviter Éric Zemmour ? Les autres tribunes étudiantes se sont longuement intéressées à la question. Doivent-elles s’assurer que les idées défendues au cours de leurs débats relèvent de la bien-pensance ou bien leur rôle est-il d’aiguiser l’esprit critique de leurs spectateurs en les confrontant à des idées plus extrémistes ?

Les tribunes étudiantes peuvent de fait inviter tout le monde. Du latin potere, « pouvoir » signifie ici « être capable de ». Or, les tribunes étudiantes sont capables d’inviter tout le monde. Elles savent comment contacter les personnes souhaitées ; seul demeure le problème de l’absence de réponse ou des invitations déclinées. La question revient donc peut-être plus à « Qui inviter ? » Comment choisir les personnes avec qui débattre ? Les tribunes étudiantes sont généralement des associations regroupant de nombreux élèves. Ces différents individus ont des profils variés et des opinions diverses. Tous doivent être respectés. Si un membre d’une tribune souhaite inviter quelqu’un, par souci d’équité, il est important de considérer que cette personne peut être invitée. Rappelons-le en effet : inviter quelqu’un ne veut pas dire être d’accord avec les opinions de cette personne. Cela veut encore moins dire promouvoir ses idées. Inviter quelqu’un dans une tribune, c’est prier cette personne de prendre part à un débat. Prenons garde toutefois à ne pas se tromper sur le sens ici de la prière. Nous ne supplions pas une idole de venir nous visiter au cœur d’un amphithéâtre qui serait le temple de ses apparitions. Nous demandons plutôt au défenseur d’idées jugées intéressantes qu’il vienne les présenter dans notre arène.

Toutefois, je crois que nous ne devons pas nous contenter de pouvoir inviter tout le monde. Nous devons inviter tout le monde. Le rôle d’une tribune est de faire réfléchir en suscitant le débat pour permettre aux spectateurs de se forger leurs opinions. Pour cela, il est important d’encourager l’ouverture. Pour paraphraser notre devise, la pertinence des débats est garantie par l’impertinence des invitations. Nous devons donc inviter sans limites. Ensuite, si nous ne pouvions pas inviter tout le monde, le tri serait presque impossible à faire. Où placer la limite entre personne digne de débattre et charlatan aux idées inécoutables ? Selon quelles normes faire ces choix ? De plus, les personnes que les tribunes s’interdiraient de recevoir tireraient sans doute de la gloire à être rejetées. En outre, elles se feraient les victimes d’écoles au capitalisme débridé et tourneraient aisément la situation à leur avantage. C’est pourquoi il faut inviter tout le monde, bousculant les « gaulois réfractaires au progrès » que critiquait de Gaulle. Ce dernier recevait Brigitte Bardot à l’Elysée malgré les indénombrables critiques. Giscard invitait des éboueurs à sa table. Quelques années plus tard, c’est au tour de M.Macron de recevoir Mcfly & Carlito. De même, les tribunes étudiantes doivent s’inscrire dans cette tradition française, sans craindre les critiques à chaque fois qu’une personne inattendue est reçue.

Finalement, pour garantir leur rôle de gardiennes de l’esprit critique des spectateurs, les tribunes étudiantes doivent inviter tout le monde. Il est ensuite de notre devoir, une fois la stupeur passée pour certains invités, de ne pas crier au scandale mais de voir la chance qui nous est offerte de découvrir des idées différentes des nôtres.