SAISON 2020 – JANVIER – NUMERO 6
RSE ET NOUVEAU CAPITALISME ?
L’ÉDITO
Après avoir laissé traîner ses affaires, l’homme s’active maintenant au rangement. Après avoir noirci son tableau, il faut en gommer les zones sombres. Grande époque que celle de l’étendue, il faut désormais penser la sauvegarde. Le même qui défait promet de refaire. Le maître et possesseur panique quand il se sait en danger devant le précipice. Plus que quand il se sait devant le juge. Car même en face du jugement, il sait jouer sur les mots : la liability devient responsability. Mes errances seront oubliées lorsque j’aurai retracé le chemin pour le monde entier. Le même responsable invente sa responsabilité.
Tous se mettent au vert. Feu rouge sur les entreprises qui empiètent sur la nature. Et un timide feu orange si elles ne sont pas d’Occident. Les hommes sont priés de respecter la nouvelle priorité, plus à droite mais à gauche. Les grands consommateurs d’hier se cachent pour assouvir leurs besoins, les grands acheteurs de meubles d’hier tentent de les sauver. Conséquence oblige, les petits-enfants verts de rage font la morale à leur grands-parents rouges de honte. L’Eldorado n’est plus Cuba, mais la Suède. Bonne conscience pour débuter le nouveau siècle et effacer les égarements d’hier.
La génération digitale fustige ses ancêtres faustiens, même si elle appartient finalement à sa même famille, elle n’est que son humble famulus décrit par Goethe : « C’est une grande jouissance que de se transporter dans l’esprit des temps passés, de voir comment un sage a pensé avant nous, et comment, partis de loin, nous l’avons si victorieusement dépassé ». Regard porté vers l’arrière pour porter l’anathème aux entreprises dissidentes, doublée d’une conscience salvatrice du futur pour se dédouaner de son présent : ses comportements paradoxaux interrogent mais restent sans réponse de cohérence. Les entreprises n’ont quant à elles plus le bénéfice du doute.
Vengeur d’un passé peu glorieux, mais laissant de côté ses comportements quotidiens, voilà un vengeur masqué, qui tend finalement vers la tautologie du Méphistophélès de Goethe : qui veut le bien mais qui fait seulement parfois le bien.
THOMAS DUTRIEZ
La RSE des entreprises n’est pas un fantasme
La crise du Covid a fait trembler nos espoirs d’un passage à un monde plus lucide sur ses pratiques, sur ses vices et ses vertus. Nous avons craint de voir les efforts de durabilité et consentis par les entreprises balayés par le spectre du virus. A rebours, un constat encourageant s’impose : cette crise a replacé le social et l’environnemental au cœur des préoccupations de l’entreprise. L’heure de gloire de la RSE aurait-t-elle finalement sonné ?
Depuis la loi Pacte de 2018, l’ensemble des entreprises françaises, et notamment les PME et ETI ont pris conscience de l’urgence de la mise en place d’un mode d’une stratégie soucieuse de son impact, dans son environnement proche et lointain. Pourquoi ? La réponse tient en un mot : la jeunesse. Elle qui s’indigne, elle qui agit, elle qui pense davantage au « comment » qu’au « quoi ». C’est surtout elle qui change, qui fait changer, et ce parce qu’elle est en quête de sens : pour la génération Z, l’attractivité d’une entreprise passe par la démonstration de son intérêt à l’égard des grandes problématiques sociales de notre temps. Alors que certains dénoncent des mesures de greenwashing, même les grands groupes énergétiques – ô ennemis jurés d’une quelconque évolution vers un monde soucieux de sa durabilité – commencent à prendre part à cette transition. EDF propose par exemple en Bretagne, des offres énergétiques issues de champs d’éoliennes locaux. 14% des clients de chez Direct Énergie, filiale de Total souscrivent déjà à une offre verte. Les grandes banques multiplient les possibilités de placements ISR (investissement socialement responsable) pour satisfaire leurs clients les plus engagés. Qui donc, oserait de bonne foi affirmer la mort de l’éthique entrepreneuriale ?
La raison d’être des entreprises aurait-elle muté ? Chercheraient-elles dorénavant à faire le bien davantage qu’à faire du chiffre ? La vérité est plus nuancée. La crise sanitaire a souligné avec force que les sociétés les plus solides ont été celles qui se montraient déjà soucieuses des enjeux sociaux et environnementaux. Parce qu’en agissant RSE, elles se sont montrées capables d’anticiper les contingences : celles qui produisaient déjà en France et adoptaient une politique inclusive à l’écoute des besoins de leurs salariés s’en sont de facto mieux tirées. En sortant de leur zone de confort, les entreprises deviennent capables de faire preuve d’une meilleure résilience. Les plus sages concluront donc que l’éthique est devenue gage de sécurité. Il est par ailleurs clair que la crise du Covid a contribué à mettre en lumière la vertu des uns (circuits courts, fournisseurs irréprochables) et à jeter l’opprobre sur ceux qui, aveuglés par une vision court-termiste, ont fait taire l’appel de leur conscience devant la voix rauque du profit. Si aujourd’hui l’on appelle à la solidarité envers les petits commerces et les PME, c’est qu’un cap a été franchi. C’est que la lumière a jailli sur les vices de notre consommation, et que désormais les entreprises sont prêtes à proposer des offres adaptées à nos nouvelles demandes.
Plus qu’une tendance intrinsèquement française, la RSE s’étend à travers l’Europe. A travers le monde. En témoigne le plan de relance prévu par la Commission mi-2020. Un plan pensé autour de la lutte contre le changement climatique, les discriminations, et pour un continent qui soit durable. Outre-Atlantique, la tendance est également à une meilleure prise en compte des enjeux socio-environnementaux, en témoigne l’élection de Joe Biden, et son projet de réintégrer l’Accord de Paris.
L’heure est à l’éloge de la conscience morale, et non à l’avidité. Donc, c’est avec la tête haute que nous pouvons clamer : « Honte aux alarmistes qui prophétisent la mort de la RSE. L’avenir appartient aux entreprises vertueuses. »
JEAN-BAPTISTE VARNAT
RSE et philantropie : deux biens pour un même mal ?
Avant-hier la restauration de la première partie de la galerie des Glaces, hier le sauvetage de Notre-Dame. Présentés comme « dons » de la part de grandes entreprises, ils symbolisent le détricotage méthodique de l’Etat. La rhétorique développée devient alors simple et imagée : l’Etat, miséreux, demande l’aumône aux firmes, riches, capables et charitables. Dans leur munificence, les détenteurs du capital s’adonnent au passage à une entreprise de légitimation de leur fortune. Ainsi voyons-nous fleurir les initiatives sous le nom de Responsabilité Sociale des Entreprises (RSE). Le développement qu’a connu la « philanthropie » privée dans les années 2000 ne semble pas y être étranger. Bien qu’embryonnaire, il présageait la sublimation de la doctrine néolibérale : chaque pan de l’action étatique étant sujet à l’envahissement par la charité privée, l’Etat ne devient qu’un parasite incapable et inefficace.
Depuis la défaite du communisme, l’idée selon laquelle la décentralisation politico-économique nous est nécessairement profitable s’est renforcée. Le marché, qui se porterait mieux s’il n’était pas bridé par une institution centrale, tire sa force de son ajustement automatique – si ce n’est magique – au moyen des prix. Les décisions seraient alors aux mains des individus. Ainsi se déroule le dogme néoclassique, négligeant par là même la multitude de constructions sociales qui structurent dans les faits nos relations économiques, telles que le droit et la monnaie. Le discrédit de l’action étatique fait écho politiquement à cette théorie économique ; la disparition de l’Etat serait, elle, la réalisation ultime de ce raisonnement. Philanthropie et RSE vont dans ce sens : a priori louables, elles existent parce que l’Etat est perçu comme inefficace et, par leur simple existence, renforcent ce soi-disant état de fait. Ne nous méprenons pas : que les entreprises trouvent une valeur sociale et écologique est essentiel. Il est cependant important de comprendre que le motif implicite – voire inconscient – qui sous-tend cette soudaine inclination discrédite le principe même de redistribution étatique, pourtant fruit de tant de luttes passées.
Une question légitime émerge justement : une fois l’Etat vaincu, que motivera les détenteurs du capital à en user au profit de la collectivité ? Outre-Atlantique, la réponse était d’ores et déjà prémâchée : la morale endossera ce rôle de nouvelle main invisible. Alors dotés d’une responsabilité sociale, les agents privés seraient la source de nombreuses initiatives pour le bien commun. Eminemment plus efficace que la distribution centralisée que propose l’Etat actuellement, la mosaïque de projets privés répondrait justement aux nécessiteux, comme les offreurs répondraient parfaitement aux demandeurs si le marché était défait de ses chaînes. La diversité des besoins collectifs n’est d’ailleurs pas problématique : les donations, reflets de la sensibilité de chaque donateur directement liée à l’expérience de ceux-ci, le seraient dans la même mesure. La redistribution serait donc insufflée par la morale, l’équité serait, pour sa part, garantie par la « variété naturelle des sensibilités ». Aucun besoin, donc, d’un Etat directif et d’un impôt coercitif : une fois le capital libéré, la charité privée les supplanterait par son efficacité.
Si nous nous arrêtons toutefois sur la prétendue diversité des donateurs potentiels, il s’avère que les plus offrants, nécessairement les plus aisés, ne seraient qu’une minorité non représentative de la population dans sa totalité. Nuançons donc le constat précédent : la « variété naturelle des sensibilités » ne saurait prendre en compte exhaustivement les besoins des nécessiteux. Aussi, comment faire confiance en la morale de nos chefs d’entreprise, alors que nous savons que leurs actions sont en grande partie déterminées par le principe de concurrence ? Les montages financiers sont loin d’être des mesures morales, sans évoquer les plans sociaux. En revanche, ils s’expliquent aisément par la notion de concurrence : il leur faut survivre dans cette course aux résultats financiers.
L’Etat doit, lui, se placer au-dessus de la notion de concurrence : là se trouve sa force sociale. Aujourd’hui, l’heure est au contraire à la rentabilité. Alors, ébahi par l’inefficacité étatique, le néolibéralisme entend justement la mettre en concurrence – déloyale – avec la charité privée qui, par définition, émane d’entreprises (LVMH, Vinci) dont la rentabilité est quasi-assurée. La RSE est un bienfait pour tous, mais elle est indissociable d’un Etat pro-actif à qui l’on alloue les moyens en conséquence.
ANTOINE BATTINI
Bibliographie :