SAISON 2020 – SEPTEMBRE – NUMERO 2
UN PROCÈS POUR L’HISTOIRE
L’ÉDITO
Ils ne renonceront pas. Ils ne renonceront jamais. A l’occasion de l’ouverture du procès des attentats des 7, 8 et 9 janvier 2015, Charlie Hebdo republie les caricatures qui lui ont valu des menaces. Qui lui ont valu la mort. « Tout ça pour ça ». Durant plus de deux mois, la replongée dans l’horreur sera lourde, terrible. Les témoignages glaçants. Un procès pour juger la barbarie, un procès pour l’Histoire.
Les témoins se succèdent, pour éclaircir le flou. Pour mettre des mots sur l’innommable. Le mystère de ce déferlement d’atrocités ne sera peut-être pas entièrement élucidé, mais au moins ils auront parlé. « Il faut toujours dire ce que l’on voit. Surtout il faut toujours, ce qui est le plus difficile, voir ce que l’on voit », disait Péguy. Et c’est peut-être ici la tâche la plus difficile pour le rescapé. Au terme de ce procès, les survivants auront parlé, ils auront dit ce qu’ils ont vu et revu ce qu’ils ont vu. Après cinq ans d’attente, pour une dernière fois.
Il y a ceux qui ont perdu la vie ces trois jours de janvier et il y a ceux qui en gardent des traces. Ces derniers sont peut-être les oubliés. Ces employés de l’immeuble en face de Charlie, où les terroristes ont débarqué en premier. Ces policiers qui ont vu leurs collègues mourir dans ces scènes de guerre. Ces journalistes de Charlie qui ont été épargnés, ou qui n’étaient pas sur les lieux.
Philip Roth mettait en scène « Bucky » Cantor dans Némésis. Le personnage traîne une faute qu’il n’a pas commise, il porte une lourde responsabilité qui n’est pas la sienne. Pourtant, il ne peut pas entendre le règne de la contingence. Il est emporté par celui de la nécessité. Il se sait coupable et cherche les raisons, les « pourquoi ». Nihil est sine ratione dirait-il de concert avec Heidegger. Il veut être jugé et savoir les causes de sa présence là où il ne fallait pas être. Le principe de raison l’empêche de s’en échapper.
Voilà sans doute la tâche impitoyable donnée aux victimes. A celles de Charlie aussi. Se faire constamment appeler par la nécessité, alors qu’en réalité, seule la contingence a rendu son verdict. Être prisonnier du « pourquoi », sans jamais savoir comment l’expier. Chercher des raisons, inexorablement.
THOMAS DUTRIEZ
Témoignage du procès des attentats de janvier 2015,
Compte-rendu, 5ème jour du procès
Frédéric Boisseau est la première victime des attentats. Il gérait la maintenance de l’immeuble de Charlie Hebdo. Son collègue était avec lui :
« Un mec est entré, il a crié. On a juste eu le temps de lever la tête qu’il répétait : Où est Charlie, où est Charlie ? Puis il a tiré. J’ai mis mes bras devant mon visage. J’ai pensé qu’il allait m’abattre. Ce qui m’a sauvé je pense, c’est d’avoir crié ‘On est de la maintenance, c’est notre premier jour’. Mais c’est là que tout bascule. Frédéric m’a dit : ‘Jérémy, je suis touché. Appelle Catherine. C’est fini. Je vais crever. Dis à mes enfants que je les aime’. Il a levé son regard, qui s’est un peu figé en l’air. Je n’ai pas compris sur le coup, mais je crois que c’est à ce moment-là qu’il est parti. »
Coco, la première de Charlie à croiser les Kouachi :
« Ce mercredi 7 janvier, j’ai déposé ma petite fille à la crèche à 9 heures, je me suis arrêtée à un Franprix acheter un paquet de galettes car il y avait beaucoup de gens gourmands autour de la table. On était content de se retrouver. Les terroristes sont arrivés au moment où on sortait de l’immeuble. Ils m’ont dit ‘On veut Charlie Hebdo, on veut Charb’. » La dessinatrice se trompe d’étage. « J’étais en incapacité de réfléchir. Pensant que cela me serait fatal, je me suis mise comme ça. » Elle s’accroupit dans la salle d’audience, les mains sur la tête. « Je disais ‘pardon, pardon’. J’ai pensé mourir exécutée ici au premier étage. C’était l’effroi en moi. Je sentais que les terroristes approchaient de leur but, je sentais une excitation à côté de moi. J’ai avancé comme un automate, un fantôme. Après, j’ai vu les jambes de Cabu. Je les ai reconnues car des miettes sortaient de son manteau, il mangeait un morceau de pain. »
Sigolène Vinson était descendue avec Coco :
« J’étais sûre que j’allais mourir. J’étais au sol, j’ai rampé et j’ai senti que le type s’approchait. Il était au-dessus de moi et me braquait avec sa kalachnikov. Je l’ai regardé. J’ai vu sa cagoule, et son regard. Je ne veux pas perdre son regard car Jean-Luc est sous la table, il ne l’a pas vu et j’ai bien compris que s’il ne tue pas les femmes, c’est qu’il tue les hommes. J’avais accepté de mourir ce jour-là et je me suis dit ‘C’est mon tour’, je pensais qu’une balle dans la tête ce serait très rapide, j’avais tout lâché, je n’avais plus de peur, j’attentais qu’il me tue. Je me suis reculée, j’ai enjambé les corps, j’ai pris mon téléphone, j’ai appelé les pompiers, j’ai dit ‘Ils sont tous morts, ils sont tous morts’. J’ai vu un bras se lever ‘Non, moi je suis pas mort’, c’était Fabrice. Je vois les corps par terre. Tout de suite j’aperçois Philippe, le bas du visage arraché, qui me fait signe de la main. Il y a deux corps sur lui. C’était trop. Plus tard, j’ai vu Patrick Pelloux se pencher sur le corps de Charb. Il lui a pris le pouls au niveau du cou. Puis il lui a caressé la tête et lui a dit : ‘Mon frère’. »
Témoignage du procès des attentats de janvier 2015,
Compte-rendu, 9ème jour et 11ème jour du procès
Cela devait être le dernier jour d’Ahmed Merabet sur la voie publique. Il avait réussi le concours d’officier de police judiciaire. Mais il a croisé la route des terroristes. Alors qu’ils étaient en fuite, les frères Kouachi tirent sur le policier. Ils le blessent à la cuisse. Ahmed Merabet tombe. Il tente de se protéger en se cachant. Chérif Kouachi s’avance vers lui « Tu as voulu nous tuer ? ». Les mains en l’air, paumes ouvertes, Ahmed Merabet le supplie de ne pas le tuer. « Non, c’est bon », dit-il. En vain. Le terroriste tire immédiatement en visant la tête. A vingt centimètres de lui. Une exécution à bout portant. Retransmise sur les chaînes d’information.
L’une de ses sœurs était chez elle :
« J’étais à la maison, j’ai allumé la télé et là je vois cette vidéo. Je ne savais pas que c’était mon frère. Le monde s’est écroulé, je me suis dit que la vidéo que j’ai vue ce matin, c’était mon frère. Ma mère a fini par tomber sur cette vidéo. Elle a vu son fils se faire assassiner. »
Sa compagne témoigne :
« Le monde entier se souvient de lui comme d’un homme à terre. Mais moi, je m’y refuse. J’ai tout perdu, ma vie de femme, mes espoirs, mais je suis debout face à vous. »
Ses collègues ont échangé des coups de feu avec les terroristes :
« Je me dis si on avait pu les divertir, si j’avais pu… », « Je me suis précipité à terre, j’ai vu Ahmed qui était dans une mare de sang. J’ai ramassé son arme. J’ai regardé son visage, je lui ai dit ‘est-ce que tu m’entends ?’. »
La cavale des terroristes continue jusque dans l’imprimerie de Michel Catalano :
« Je lui ai dit ‘Ce sont eux, ils sont ici’. Il me regarde, il voit dans mes yeux que c’est vrai. Il voit la peur de mourir, comme je vois la peur dans les siens. Je lui dis ‘Cache-toi et coupe ton téléphone’. Mon objectif c’était qu’ils ne trouvent pas Lilian. J’aurais tellement aimé qu’il ne soit pas là ce jour-là. Ils m’ont demandé si j’étais juif. J’ai répondu que j’étais français, d’origine italienne. Je suis persuadé que si j’avais été juif, je ne serais pas là pour parler. Après, j’ai vu deux gendarmes arriver et sortir leur petite arme. J’étais persuadé qu’ils allaient mourir. »
Lilian s’est réfugié sous l’évier :
« J’avais pensé la veille où me cacher s’ils venaient ici. J’ai pensé à mon manteau et ma sacoche qui étaient sur ma chaise et pouvaient me trahir. Mon cœur s’est arrêté de battre, j’ai arrêté de respirer, de bouger. Huit heures, une éternité. Mes seuls repères c’étaient mes oreilles. J’ai dû me recroqueviller encore plus que je ne l’étais pour que mon portable ne touche pas le fond du meuble et qu’on sache que j’étais là. Quand un des terroristes est rentré dans le réfectoire, il a commencé à chercher de la nourriture dans les placards, a ouvert le placard du fond, les deux portes, le frigo, puis le meuble juste à côté du mien. J’ai vu son ombre à travers la porte, je l’ai entendu se laver les mains. Une serviette était pendue sur l’une des portes. S’il se séchait les mains, ça ouvrait la porte. De toute manière, s’il y a une intervention, je vais prendre une balle. Les balles, ça traverse le Placo. »