SAISON 2020 – MAI – NUMERO 13

LA CONFRONTATION
DES MARDISIENS

VIEILLIR HEUREUX

Le monde se présente chaque jour sous un nouveau jour. Sans relâche, il se re-présente à nous qui décidons que repenser de lui. Il réitère son action, bienveillance de la répétition, celle de nous entrouvrir la porte donnant sur le chemin de la vie. Cet entrebâillement indistinct est celui de l’appel à choisir entre gravir ou descendre la pente de l’optimisme du lendemain. Chaque génération fait son choix : les optimistes, souvent jeunes, seront toujours enclins à jeter la pierre sur les pessimistes, souvent leurs aïeux. On peut toujours se demander quand viendra le temps que rêvait Hugo où « les vieux regarderont en avant et les jeunes regarderont en arrière », temps où leurs deux penchants cohabiteraient. Mais la marque du temps passé contraint l’ancien à la certitude du pire, lui qui l’a sans doute vécu, lui bien conscient de la nostos-algos, cette nostalgie traduite dans la souffrance du retour.

Souffrir de quoi, retour de qui ? La souffrance de se re-trouver soi-même et la souffrance de voir se re-trouver d’autres dans la figure de l’optimiste, se confondent toutes deux dans un mélange triste-heureux de se revoir échouer mais de voir s’échouer l’autre là-même où l’on a échoué. On souffre d’être rappelé de son propre optimisme déçu et on souffre de voir d’autres optimismes ne nous appartenant pas déçus, nous rappelant notre propre échec. Toutefois, de là naît la douceur d’un pessimisme qui aurait une constante : le signe d’une « stupéfaction douloureuse » dit Schopenhauer. Cette surprise d’une douleur nous évoque alors la soudaineté d’un moment de rupture où le rêve de pouvoir se transforme en pouvoir du rêve. En d’autres termes, une imagination qui se change en imaginaire. L’imagination d’un jour meilleur – l’optimisme – puise son essence d’un existant. Elle se métamorphoserait en un imaginaire qui lui, tire sa force de ce qui n’existe pas, de ce qui n’a pas existé – un optimisme déçu qui plus tard prendrait la forme de pessimisme. Voilà le moment de rupture : basculement entre confiance en un lendemain et incertitude d’un vieux rêve d’hier.

La jeunesse brille d’idées mais sait toute la rudesse du monde avec laquelle elle doit composer. Elle pianote sur un clavier dont les notes sont un jour noires et l’autre blanches mais font que la mélodie ne prend jamais le parti d’aucune couleur. La Sehnsucht présente dans la nostalgie n’en est pas forcément une : c’est l’aspiration à un passé comme à un futur. Reste à savoir quelle sonorité elle prendra demain.

THOMAS DUTRIEZ

Avec tous les malheurs du monde, comment croire encore en l’avenir ?

ELSABÉ PISANO

7h00, Agnès Soubiran énumère des titres de plus en plus apocalyptiques : ces Ouighours réduits en esclavage depuis 5 ans, l’Inde vacille face à la pandémie, 215 milliards de dettes, la France s’en sortira-t-elle ? Sans oublier l’urgence écologique. Les vagues de chaleur meurtrières sont un phénomène très fréquent. Par exemple, en 2003, la canicule qui a frappé l’Europe a causé la mort d’environ 70 000 personnes.

Alors, oui, qui n’a pas reposté la story brut sur les Ouighours, qui n’est pas sorti avec sa pancarte crier « on est plus chaud que la planète », qui n’a pas acheté ses baskets Véga ? Les jeunes sont en première ligne pour faire évoluer les mentalités. Enfin presque. Parce que finalement, personne n’achète ni  local, ni responsable, ni de saison. Trop cher, trop compliqué, et personne n’aime le chou. Bref, rien ne change, retour à la case départ. Du côté de l’Etat, rien à signaler. Inaction totale, soulignée par la condamnation de février 2021. Pourtant les occasions ne manquent pas.

Il y a inaction parce que personne ne voit ce qu’il faudrait voir. Jean Giono a cette admirable phrase qui démontre la cécité de l’homme. « Tu imagines tout voir, toi, avec tes pauvres yeux ? Tu vois le vent, toi qui es si fort ? Tu crois toi que les arbres c’est tout droit planté dans la terre avec des feuilles, et que ça reste là, comme ça. Ah, pauvre de moi, si c’était ça, ça serait facile ». Derrière l’arbre, il y a la forêt et l’écosystème. Derrière l’arbre, il y a la liberté et la vie bohème.

De plus en plus de personnes me disent qu’ils ne veulent pas d’enfants. Plus qu’un témoignage personnel, la thèse de Mathilde Ouachée démontre que la contraception définitive est la méthode la plus utilisée au niveau mondial, avec plus de 15% des couples qui y ont eu recours en 2015. Un moyen radical mais symptomatique du malaise d’une génération. Cette ligature des trompes est généralement la réponse à la question suivante « Quel avenir puis-je offrir à ces enfants ? » Cette question révèle combien l’avenir est vu comme fatal et fatidique. L’heure de la fin a sonné. L’homme par sa faim insatiable a dévoré la planète et en sonne le glas. Las de de se battre, il s’abandonne à son sort. L’humanité est-elle donc condamnée à sa perte et à son extinction ? NON.

Non pour trois grandes raisons :

Tout d’abord, L’humanité est dotée d’un inépuisable espoir candide. Objectivement, qui aurait eu envie de fonder une famille en 1920 ? Personne à part quelques fous : le monde sortait d’une guerre meurtrière et planétaire, l’hyperinflation secouait Allemagne, l’Europe attisait la flamme d’une seconde guerre mondiale. Le monde est donc constitué d’imbéciles heureux qui ont donné naissance à une génération nouvelle forte d’espoir. Le monde ne s’éteindra pas demain, l’homme le fera renaitre.

Ensuite, l’humanité est ingénieuse. Au pied du mur, confrontée à l’impossible, elle sait déployer des moyens intellectuels, financiers et technologiques. Prenons l’exemple de la conquête spatiale, les Russes envoient le premier homme dans l’espace, les Américains le dépose sur la lune et SpaceX le ramène sur terre. Impressionnant, bluffant, éblouissant. L’homme rejoint les étoiles, dépasse les limites du ciel. Pourquoi ne pourrait-il donc pas soulever monts et merveilles, réaliser les meilleures prouesses technologiques pour amorcer une trajectoire décarbonée ? Savez-vous que Waraka Water arrive à recueillir 110 litres d’eau par jour ? En plus d’être très utile dans les régions désertiques, cette tour a également été désignée pour être un lieu de rencontre. Cette infrastructure au faible coût (moins de 1 000€) peut être montée par quatre personnes. Dotée de filets, la tour capture l’humidité présente dans l’air. Impressionnant. Ceci démontre bien que lorsque l’homme sera au pied du mur, il arrivera à rebondir et à éviter le pire. La question n’est pas y arrivera-t-il ? mais à quel prix y arrivera-t-il ? A un tarif exorbitant sûrement, mais la fin en vaudra les moyens, si tardifs qu’ils soient.

Enfin la force des petits pas et de l’éducation permettront la construction d’un monde plus durable.  La force de l’idéologie répétée chaque jour, la répétition et l’automatisation des gestes de tri, d’achats responsables. La clé du changement est dans l’automatisation des pratiques responsables. D’après le cabinet Carbone 4, un changement de comportement permettrait de baisser de 25% son empreinte carbone individuelle. L’effet serait d’autant plus efficace s’il y avait une baisse drastique de la consommation de viande. Toutefois, pour respecter les 2°C de l’Accord de Paris, il faudrait diminuer son empreinte carbone de 80%. De ce fait, la part restante de la baisse des émissions relève d’investissements et de règles collectives : à l’État et aux entreprises de jouer ! A eux de réorienter la croissance et les investissements vers les filières décarbonées. Carbone 4 résume le problème ainsi : « Le problème est systémique : la construction d’une solution viable et crédible ne peut faire l’économie d’une action collective forte, qui devra passer par la mise en mouvement de tous, à la mesure des efforts déployables par chacun ».

Gardons espoir mais ne soyons pas non plus candides. Retroussons-nous les manches. Soyons responsables lors de notre vie sur Terre, envers nous-mêmes et tous les êtres vivants partageant la même maison que nous. A défaut d’être optimiste, ne soyons pas défaitiste mais volontariste.

A demain hier

THOMAS DUTRIEZ

Rajouter du poids sur une balance trop légère pour faire pencher l’aiguille, c’est le sort laissé à une génération qui naît pour la première fois sans avoir l’indécente peur de mourir. Se lever sans risque, c’est une offrande trop généreuse faite aux mendiants du combat. Alors repeser, faire absolument pencher d’un côté. Pourtant on s’était efforcé de rétablir les équilibres, le cruel destin d’une époque trop vivante. Faire bouger l’aiguille pour laisser une trace et reprendre un fardeau que l’on avait fini par déposer. L’histoire du siècle dernier avait ouvert l’abîme du désastre pour des vieux nés trop tôt. Aujourd’hui, on se lamente d’être jeune né trop tard. Cette nouvelle génération éclot et ne veut jamais mourir. Elle se lève d’un pied ferme, bondissant d’un repos qu’elle ne se sent pas d’avoir. Réminiscente de plaies historiques qu’elle n’a jamais eues, elle porte ce fardeau inconnu, aigre-doux, qui, au-delà d’avoir fait souffrir ses ancêtres, lui procure ce mal qu’elle supporte bien. L’entre-deux époques fait pâle figure face à la mosaïque colorée des périodes à rebondissement. Chacun veut goûter à son twist final. La tempête est le climat préféré des matelots, n’en déplaise à ceux qui ne savent pas s’y complaire. Réminiscence de plaies d’un autre temps et calque d’une époque révolue. Se dessaisir de l’histoire s’avère difficile pour celui qui s’y croit plongé. En quelques mots, l’élection d’une génération jamais présentée.

C’est la prestation sur la scène de la grande H sans avoir de script à déclamer. On fait comme si, on fait comme on peut, on improvise son histoire. Certes, vivre l’histoire quand elle nous appelle, mais le temps est passé et passe le temps d’y penser. « C’est une entreprise hardie que d’aller dire aux hommes qu’ils sont peu de choses. Chacun est jaloux de ce qu’il est, et on aime mieux être aveugle que de connaître son faible » dit Bossuet. Remords d’une action trop peu nécessaire. On brandit son étendard, on prend sa position et le théâtre frappe ses trois coups. Se mettre en état de guerre pour sauver sa paix. L’histoire n’attend personne mais une génération se tient prête. Elle ne voudrait pas laisser sa place. Un nouvel invité jamais invité. Décalage complet qui est celui de contempler le paysage et de s’accommoder du voyage. Voyageur trop tranquille qui prévient à qui veut l’entendre que la chouette de Minerve s’envolera tard ; les avides de jugement ne seront même plus là pour le leur. Ils s’amassent alors en avance au tribunal de l’histoire qui retiendra ce qu’elle voudra bien retenir. Comme Blanchot « sachez ce qu’il s’est passé, n’oubliez pas et en même temps jamais vous ne saurez » : le désir du passage s’éteindra à la lumière du temps. Jamais ils ne sauront, trace d’une trace immémoriale ou comment porter un fardeau inapproprié. Se replier sur soi et courber un état lisse devenu trop banal. Rester employable par une histoire en train de s’écrire, dit-on : on veut saisir l’insaisissable instant où l’on demandera son humble participation. Participer à un dîner auquel on n’est pas convié, jouer sa partition tout seul. On veut attraper Boullu chez Tintin : il est censé réparer la marche cassée de l’escalier de Moulinsart mais il n’arrive jamais. Mariage, enterrement, jamais il ne se présente. Il ne répond jamais directement, le pauvre Haddock tombe toujours sur la boucherie Sanzot. On attend sa présence jusqu’au jour où on la rate. Boullu n’a jamais répondu mais la marche est réparée. Est-il vraiment passé ? La marche jamais au pas d’une histoire qui ne répond plus aux appels, trop sollicitée au siècle dernier.

« Quand on abat une forêt, les copeaux volent » expliquait un détenu à Ivan Grigoriévitch, ce à quoi il répondit : « Pourquoi abattre la forêt ? ». Dans Tout passe, Vassili Grossman raconte le retour d’Ivan d’une déportation de trente ans. Il revient trop vieux dans un monde devenu trop jeune. Il a raté le coche de l’histoire et réapprend son temps. Humilité d’un retour sans attendu : Ithaque attend Ulysse, personne n’attend Ivan. Pourquoi avoir abattu la forêt, se demande-t-il. L’œil de l’histoire voit les grands événements. Alors comme dans tout spectacle, il faut un personnage principal. La mesure n’a pas sa place. Camus l’aura appris à ses dépens : l’ordre du désordre n’est pas envisageable pour une horde de désordonnés. Il dira que « la mesure n’est pas le contraire de la révolte » mais Jeanson lui reprochera cette nuance qui ne transgresse pas. Sartre se brouillera avec lui, son combat contre le monde et pour l’histoire n’admet pas d’esprit mitigés. Camus finira par les qualifier de « censeurs qui n’ont jamais placé que leur fauteuil dans le sens de l’histoire ». Habilement placés dans le bon wagon de l’histoire, voilà un train-train qui garde des places.

C’est l’histoire d’une histoire qui s’est éclipsée et que l’on cherche à ré-incanter. On prétend se montrer à une histoire qui nous a déjà longuement dépassés. On devient ce qu’on combat, on finit par combattre ce qu’on est devenu. Laisser filer la bagarre, je n’ai jamais été amateur de combat, et observer le spectacle. Trop jeune déjà trop vieux mais jamais jeune et pas encore vieux. Voilà mon regret qui est celui de voir défiler à contre-temps des idées jamais dans mon temps. Que faire de ce temps qui me reste à faire ou que lui laisser faire de moi ? Sans doute corriger mes sentiments « si les sentiments se sont trompés. Si l’Histoire les a désavoués », dirait Kundera. Faire le bilan comptable d’un épris des contes et des conteurs, tout cela au mépris des compteurs. Vivre à côté : dans le décalage du dehors mais dans la chaleur d’un quelque part qui ne ressemble à aucun autre ailleurs.

On notera la nostalgie d’un passé qui ne m’est pas passé, mais qui motive mon présent. L’histoire jugera à la fin, à sa fin plutôt. Fin d’histoire à la faim de loup, je n’aurais pas le luxe d’attendre son verdict. Et mis à part Hegel, personne n’en sortira gagnant. J’aurais peut-être eu au moins l’audace de partir dès l’aube, du camp des perdants. On ne changera rien au rien, on touchera tout du Tout. On observera de loin, conscient de ne jamais être partout. Voilà le privilège de ceux qui sont tardivement partis du mauvais pied et qui ne se lèveront décidément jamais d’un autre. A demain hier, qu’on dépose ensemble à nouveau, bilan de faillite.