SAISON 2020 – JUIN – NUMERO 14
VRAC DE PENSÉES ET DÉSORDRE D’IDÉES
Chaque pré a sa clôture pour qu’en son sein se développe sa culture. Il est alors temps de clôturer ce que fut le champ de nos idées. Champ fleuri aux graines bien semées qu’il ne reste qu’à étendre et à voir évoluer. Fin de chapitre pour un livre qui en comptera bien d’autres, où le terminus prend valeur de point d’étape. Place aux autres, révérence et salut de la main.
Nos sujets ne perdront pas leur actualité parce qu’ils y ont été retirés. C’était notre choix : sortir de la réactivité de l’instant et s’implanter dans l’analyse intemporelle. Nous avons choisi de nous tenir éloignés et de ne pas traiter l’éphémère pour préserver l’intérêt des thèmes abordés. Chaque sujet n’est valide que s’il traduit l’air d’un temps et non s’il ne dure que le temps d’un air. De cette manière, ils peuvent être relus sans se démoder, ils peuvent être revus sans se répéter, car ils ne reposent pas sur l’événement mais sur la tendance. « Les choses froides se réchauffent, les choses chaudes se refroidissent » disait Héraclite qu’on a simplement et humblement tenté de suivre. On a eu chaud de ne pas garder froid ce qu’il fallait réchauffer et de placer au bord de la fenêtre ce qui venait de sortir du four. Finalement, on a bien joué des éléments.
Prenons le temps d’admirer le chemin parcouru. On a décidé de s’arrêter quelques instants plutôt que de multiplier les actions d’un instant. « Tant de mains aujourd’hui pour bouleverser ce monde et si peu de regards pour le contempler » nous a prévenu Julien Gracq. Gardons-nous d’oublier le merveilleux de cette contemplation. En vrac, mais pas dépareillées, ces dernières pensées traduisent ce qui n’a pas encore été. Thèmes et sujets oubliés cette année, le rendez-vous est pris, la parole leur est donnée.
C’est ainsi que se termine notre chemin : fin de l’itinéraire et photographie souvenir. Rien ne nous préservera néanmoins de « cette chose un peu terrible qu’il y a dans toute photographie : le retour du mort » (Roland Barthes). Photo-souvenir bien présente d’un temps bien passé, on ne s’y regardera qu’à travers les restants épars qui composent notre mémoire. Le plaisir de voir s’enfuir ce qui a été et l’honneur d’en garder quelques traces. La photographie n’a pas d’âge, elle prend celui qu’on veut bien lui donner : l’âge de sa capture ou de la réminiscence de sa trace ? C’est un rappel aigre-doux d’un passé qui ne passera pas. Du mieux qu’on puisse, choisissons-en les saveurs. Un aller à jamais sans retour, le vol fut agréable, j’ai regardé dans le hublot. Tâchons désormais d’apprécier là où nous avons atterri.
THOMAS DUTRIEZ
Du deuil quotidien
VICTOR LEBRUN
L’année écoulée a été particulièrement marquée par la relation au deuil, propre comme figuré, qu’elle nous a menés à créer. Mais le deuil a mauvaise presse. Certainement parce que nous avons le réflexe de l’amalgamer à la mort dans ce qui constitue une épreuve pour les personnes qui le traversent. Pourtant, il conviendrait de reconnaitre au deuil les vertus qui lui reviennent, car il s’agit avant tout du processus permettant de naviguer de la douleur de la perte vers la vie. Le trajet peut être long et sinueux, on en ressort assurément marqué, mais certainement grandi. Ainsi, le deuil quand il concerne une personne, nous confronte également à la fugacité de notre propre vie qu’on rejoint après avoir vécu le choc de la brièveté de celle du défunt.
Quand il porte sur nos projets, nos ambitions ou nos libertés, il est pourtant plus rare de ressentir les mêmes émotions face aux renoncements qui nous sont parfois imposés, souvent choisis. Pourtant cette année fut certainement un peu différente pour tous sur ce point. Face à l’ampleur de ces renoncements que nous avons dû concéder à la crise sanitaire, enfin il était plus clair et évident que notre action était subitement entravée. Pire, que le champ de nos perspectives se réduisait drastiquement. Face à la peur conjointe à la situation ainsi qu’à la soudaineté des renoncements contraints qu’elle a induite, nous fûmes renvoyés dans nos logements pour attendre en isolement et faire le deuil de nos vies temporairement encapsulées.
Ce deuil du quotidien devenait enfin palpable, comme matérialisé par notre impuissance devant l’ampleur des restrictions qui s’abattaient sur notre quotidien. Cependant, il avait en fait toujours été là, peut-être mis en sourdine, rarement écouté ou entendu. Ce deuil de nos ambitions nous ramène pourtant inexorablement à l’impossibilité de tout choisir ou de tout réaliser. Il y a pourtant certaines universalités de ce deuil. Par exemple, quand nous avons réalisé que nous ne serions certainement pas astronautes, chirurgiens ou prix Nobel. Peut-être plus simplement quand nous avons balayé un projet de voyage tant imaginé, quand nous avons dû mettre de côté nos rêves d’une relation amoureuse infaillible.
Heureusement, nous n’avons certainement pas tous expérimenté l’ensemble de ces formes de renoncements, tandis que celui de la perte de nos proches reste inévitable. Mais il reste intriguant que nous ne soyons pas plus frappés par les conséquences de nos renoncements quotidiens. Certainement sommes-nous trop concentrés sur l’instant présent pour parfois réaliser que les petits ruisseaux font les grandes rivières. Que parfois, à petit feu, c’est notre vie qui finit par se consumer.
Alors, dans cette année marquée par le deuil, accordons plus de temps à nos proches, mais également à nos rêves et ambitions. Armons-les de la volonté de ceux qui ont vu les plaies de l’inachèvement pour mieux revenir à la vie.
Le nécessaire dialogue démocratique
ANTOINE BATTINI
30 janvier 1933. Dans la totalité de l’Europe, cette date sonne comme l’avènement du Mal suprême. Adolf Hitler est appelé à la Chancellerie du Reich allemand. L’Allemagne, déchirée par l’extrême pauvreté et les inégalités sociales, n’admet plus le dialogue. La haine et l’intolérance sur lesquelles repose le nazisme, désignent automatiquement l’ennemi ultime de cette barbarie institutionnalisée : la démocratie.
Riche des désaccords qu’elle promeut, des débats qu’elle organise et des droits qu’elle assure, la démocratie organise, dans un pays voisin, sa résistance. Durant la nuit du 29 au 30, au Nord du Schleswig-Holstein, la droite et la gauche danoises se réunissent pour une discussion qui durera 18 heures. Nous sommes alors dans une situation chaotique loin de promettre une issue heureuse. Les employeurs répètent les lock-out partout dans la ville ; les salariés, eux, font grève.
Pourtant, il n’y aura ni violence ni autoritarisme. L’accord de Kanslergade – en danois Kanslergadeforliget – s’appuie au contraire sur les richesses de la démocratie et démontre la puissance dont elle dispose. Le résultat est le modèle scandinave de l’Etat Providence là où l’Allemagne connaîtra les heures sombres du nazisme.
Les avancées sociales issues de la concorde et du compromis démocratiques se retrouvent aussi en France pendant le GPRF. Ce besoin de dialogue, l’essence même de la démocratie, est ensuite le pilier principal de la 4ème République. Enfin, en opposition à celle-ci, jugée trop « faible » face aux crises de l’époque, la 5ème donne un pouvoir plus important au Président de la République et « corrige » les erreurs de celle qui la précède.
Ces événements historiques mettent en lumière l’importance de la représentativité dans la démocratie. Sommes-nous pourtant certains que le dialogue et l’expression de la divergence de points de vue n’ont pas, depuis, été balayés d’un revers de main ? Lorsqu’Emmanuel Macron remporte les élections présidentielles de 2017, tous se précipitent pour assurer au nouveau Président une majorité au Parlement. Rappelons tout de même qu’au premier tour des présidentielles, le Président actuel n’a recueilli que 24,01 % des votes des exprimés. Aux législatives, moins de deux mois après, le parti En Marche obtient près de la moitié des votes. A quelques points de pourcentage près, seuls les noms et les partis changent entre 2002, 2007, 2012 et 2017.
Comment pouvons-nous penser que les Gilets jaunes et la popularité du référendum d’initiative citoyenne ne trouvent pas leur origine dans le manque de représentativité des gouvernants ? Il est temps de prendre au sérieux ce problème qui est réapparu lors de l’inversion du calendrier électoral de 2002. Les esprits s’échauffent et tendent à se résoudre à une issue violente comme le montrent les successives tribunes militaires. L’instauration d’un dialogue où se confrontent des avis divergents – et non l’évitement du débat sous couvert d’un pragmatisme « au-dessus » de la gauche et de la droite – est nécessaire pour offrir à la France des solutions concrètes pour les années à venir.
La course au(x) progrès
ÉGLANTINE LE FORT
« Le progrès n’est rien d’autre qu’une révolution faite à l’amiable ». Victor Hugo pose sur ce mot une vérité. Le progrès se pare de définitions multiples, s’entrecoupant à chaque fois par les mots : passage d’un état à autre, s’accroitre, devenir meilleur. Qui tout simplement rime avec l’idée d’une évolution pour l’amélioration. Mais le progrès est-il vraiment synonyme de meilleur ? Que veut dire ce progrès pour les hommes, est-ce un besoin ? Un pilier dans l’équilibre d’une société ? Jusqu’où pouvons-nous aller dans le progrès ?
Pour les sportifs il n’y a pas de limite au progrès, on commence par marcher et on finit par courir. Et cela par le travail, un travail sur son corps et son esprit. Pourtant, on dit bien que le corps et l’esprit ont leur limite. Se pousser à bout peut entrainer claquages et problèmes irréversibles. Notre monde, notre système, ne serait-il pas comme notre corps et notre esprit ? Avec une limite ?
Des Cro-Magnon à aujourd’hui, on ne peut que saluer les prouesses techniques et psychologiques. En ne parlant pas de la parole, de la posture ou encore du feu, bâtir une société telle qu’on la connait aujourd’hui à partir d’une terre aride relève de l’exploit. Mais ce progrès les hommes de Cro-Magnon ne l’ont peut-être pas perçu, comme si le progrès était destiné à profiter aux générations futures. Un dur labeur que les générations suivantes tiendront dans leurs mains et utiliseront à bon ou mauvais escient. Le tout est donc de donner les clés, par l’éducation, l’ouverture sur le monde et sa compréhension pour faire des hommes de demain des personnes capables d’utiliser ce progrès. Et à leur tour de progresser.
1790 : la révolution industrielle se met en marche, les découvertes, les idées s’enchainent. Un stimulus pour les artistes, inventeurs, passionnés qui n’attendaient que cette occasion pour libérer leur imagination, leur potentiel de pensée. Si l’on regarde bien, tout cet argumentaire parle de l’esprit de l’homme qui mène aux progrès. Les progrès seraient-il l’expression visible, tangible de l’intelligence humaine ? Le progrès, l’homme en a besoin, pour toutes les raisons brièvement citées, pour stimuler sa pensée et ne pas rester dans la caverne platonicienne.
On ne pense que trop souvent aux avancées technologiques, scientifiques ou mécaniques mais cela ne s’arrête pas là. Les mœurs, évoluant de siècle en siècle, peuvent être parfois considérés comme progrès. La place des femmes, d’aussi loin que l’histoire nous la raconte, n’a cessé d’évoluer pour améliorer leur condition. Et l’impact des progrès sur nos vies n’est pas anodin car cela nous touche directement. Nous créons le progrès et parfois nous le subissons. La guerre en témoigne, les armes de plus en plus perfectionnées nous aidaient à tuer mais nous tuaient aussi.
Les romans dystopiques ne décrivent que trop bien les limites du progrès et la perte de contrôle de l’homme. Le progrès, comme un coureur, peut s’essouffler et comme un plongeur, se noyer. Il ne faut cependant pas s’arrêter, il faut adapter son allure, pour réfléchir, apprendre de ses erreurs, être visionnaire et analyser les conséquences de certaines folies humaines pour ne pas les reproduire. Le progrès, le bon, se doit de servir le bien de l’humanité.
L’insoutenable légèreté des étudiants en école de commerce
VICTOR RAMZI
Dans son roman L’insoutenable légèreté de l’être, Milan Kundera explore deux attitudes : la pesanteur et la légèreté. La première consiste à peser chaque acte comme s’il était voué à se répéter éternellement (dans le monde nietzschéen de l’éternel retour). La seconde à se réfugier derrière l’éphémère de chaque instant pour évacuer la gravité qui nous est insupportable. Il écrit, à l’heure de la Guerre froide, que les Soviétiques sont d’une gravité telle qu’ils en sont ridicules, alors que les Occidentaux sont d’une légèreté insoutenable au regard de la gravité du destin.
Raisonnement analogue : quand j’étais en classe préparatoire, en filière EC, le professeur qui nous avait fait découvrir L’insoutenable légèreté de l’être – avait un raisonnement analogue avec les filières de classe préparatoire : il trouvait que les élèves en khâgnes étaient d’une gravité pompeuse alors que les élèves en EC étaient d’une légèreté qui frisait l’insoutenable. Il nous encourageait (pour notre vie à venir d’étudiants en école de commerce) à instiller plus de gravité dans nos actions.
Maintenant que cela fait un an que nous sommes en école de commerce, on a observé cette légèreté à plusieurs endroits, comme un rejet de la pesanteur : dans nos activités – tout pour le divertissement, le superficiel, l’instantané – dans nos relations – on recherche l’accumulation d’expériences plus que l’approfondissement de quelques-unes – et dans nos discussions – nous évacuons tout sujet qui paraitrait trop sérieux, au premier rang desquels les questions politiques et de société.
Je vois trois raisons (rapidement exposées) à ce phénomène : d’abord, le besoin de prendre le contrepied de l’attitude que l’on a eu en en classe préparatoire, dont le fonctionnement empêche toute légèreté. Ensuite, l’envie (probablement vaine) de retrouver l’innocence et la naïveté que la prépa nous avait brutalement ôtées en nous dessillant les yeux sur le monde, un monde qui ne peut être l’idéal de personne. Enfin, l’envie d’oublier que le monde qui nous attend après est opaque et qu’il y a fort à parier que les vieilles recettes ne marcheront plus.
On ne peut pas prendre à la légère les conséquences de la légèreté. Prenons un exemple : en dénigrant les questions politiques (qui relèvent des affaires de la cité), les étudiants en école de commerce se dépolitisent, c’est-à-dire deviennent incapables de se créer un idéal politique qui les guide dans leurs actions de citoyen. L’idéologie ayant horreur du vide, nous ne devenons pas neutres, nous sommes le réceptacle idéal au conformisme ambiant. Choisir de rester vide c’est choisir de se laisser remplir facilement. Celui qui se maintient rempli ne laisse pas d’opportunité à celui qui veut le remplir.
Mon point n’est pas de rejeter toute idée de s’amuser mais de remettre au goût du jour une gravité que l’on cherche tant bien que mal à démoder.
Jouer sa partition
SOLÈNE CALLENS
Musique souvenir, musique créatrice, musique remède. Les sons, les notes, les mélodies sont un orchestre de sensations. Sensations physiques : la musique se répand dans le corps, l’inonde et transporte les âmes. La musique ne s’écoute pas, elle anime. La musique voyage à travers le temps, elle est ancrée dans l’histoire et les mémoires, et hors du temps, par son caractère immuable et indiscernable. Elle nous mène tantôt vers l’indicible, en dépassant les limites de notre propre expression, tantôt vers l’irrésistible, sa force nous emporte. L’influence de la musique est puissante, plus que n’importe quel autre art, elle pénètre l’impénétrable. Elle détruit et magnifie, endort et ravive, enchante et anéantit. Comme le disait Nietzsche, « la vie sans musique est tout simplement une erreur, un calvaire, un exil. ». L’art renoue avec la vie, l’art est la vie : « nous avons l’art pour ne pas mourir de la vérité ».
Subjugué par la figure de Wagner, qui incarne l’idéal avant-gardiste et révolutionnaire, Nietzsche trouve son inspiration philosophique dans la musique. La réception esthétique de la musique s’élève au rang d’intuition philosophique : « les vibrations affectives de sa musique (…) provoquent un choc que je sens résonner en moi, si bien que mon écoute de la musique de Wagner est une jubilante intuition, une bouleversante découverte de moi-même. ». La musique stimule l’intellect, elle se transforme en une véritable quête de la nouveauté et de soi. Ses vibrations sont contagieuses, son tempo libérateur. La musique a vocation à inspirer, elle ouvre de nouveaux horizons. Écouter de la musique pour moins s’écouter.
Mais les notes captivantes de la musique et son pouvoir saisissant sont-ils toujours perceptibles aujourd’hui ? La musique a été victime, comme l’art plus généralement, de la standardisation de ses genres. Les frissons laissent place à la répétition, la spontanéité à la rigidité. L’engouement du public n’en est pas moins décuplé : la reproduction des rythmes et des mélodies fait sensation. Adorno écrivait déjà en 1938 dans Le caractère fétiche dans la musique et la régression de l’écoute : « La musique de masse et la nouvelle écoute contribuent, avec le sport et le cinéma, à rendre impossible tout arrachement à l’infantilisation générale des mentalités ». Notre rapport infantilisé à la musique se traduit par une écoute distraite de musiques aériennes qui a remplacé notre oreille musicale attentive. Moins de créativité, plus de légèreté : tel est le mantra de la musique populaire. Les virtuoses se font rares : « avec la liberté de celui que la culture n’a pas entièrement englouti, le vagabond de la musique ramasse le morceau de verre qu’il trouve sur la route et le tend vers le soleil pour en faire jaillir mille couleurs. », nous dit Adorno. Où va la musique sans son musicien ?
L’Union européenne plus que jamais en question ?
JEAN-BAPTISTE VARNAT
Avec le Brexit, laborieusement conclu à l’issue de quatre années d’intenses négociations, au cours desquelles il a été plus que difficile d’arriver à un consensus, c’est la pertinence de l’Europe et du projet européen qui a été remise en cause. Ils le sont d’autant plus dans la période troublée que nous traversons. Face à d’inégales performances quant à leur sortie de crise, les divergences qui apparaissent entre Etats à propos de la marche à suivre, tant du point de vue politique qu’économique rouvrent de vieilles fractures, qui à défaut d’un consensus pour sortir de la crise, pourraient bien se transformer en nouvelles plaies pour l’UE.
Jacques Delors, ancien président de la Commission Européenne, s’alarme en effet : « le microbe est de retour », et cette fois, il est vecteur d’un « danger mortel » pour l’Union : la désunion. La désunion, surtout par crainte que l’individualisme et le rigorisme – notamment marqué par le refus des gouvernements allemands et néerlandais, le 26 mars dernier d’un mécanisme de mutualisation des dettes sous forme de « coronabonds » – ne triomphe sur une gestion commune et coordonnée vers la sortie de crise. Un scénario catastrophe, qui rappelle la panique dans laquelle avait été plongée l’Union lors de la crise de la dette des années 2010, où, déjà l’on moquait le laxisme monétaire des PIIGS, et les fractures s’étaient creusées. Alors, la solution à la crise s’était matérialisée à travers la mise en place du Mécanisme de Stabilité Européen (MSE), afin de venir en aide aux Etats financièrement défaillants. Comme un vieil outil ressorti d’un tiroir poussiéreux, c’est aujourd’hui par ce MSE que semble se profiler la reprise. Avec une « puissance de feu » s’élevant à 410 milliards d’euros, ce dernier pourrait accorder des crédits à bas taux, voire solliciter ses « crédits de précautions » – jamais utilisés auparavant pour pouvoir venir en aide en urgence aux pays qui en ont le plus besoin.
Ces blocages économiques et politiques de l’UE sont des indicateurs parmi d’autres que l’Union est en crise et plus que jamais remise en question. C’est donc le moment opportun pour la réformer et tenter de la rendre plus performante sur la scène mondiale. Et la réforme de l’Europe doit passer par la mise en place d’une meilleure solidarité économique, comme nous l’avons vu précédemment, mais aussi par la définition d’un projet qui poserait clairement les bases d’une Europe puissante. Pourquoi ? Parce que dans les périodes difficiles, il est nécessaire que le pragmatisme prenne le pas sur l’idéalisme, hérité des pères fondateurs, et que l’UE cesse d’avoir une approche naïve des relations internationales, brandissant la norme et la recherche du consensus comme seule arme face à l’agressivité dont témoignent des puissances comme la Chine, la Russie, ou les Etats-Unis trumpiens. « Dans un monde de carnivores géopolitiques, les européens sont les derniers végétariens. Sans le Royaume-Uni, nous deviendrons végans, puis une proie » affirmait en ce sens le député allemand du SPD Sigmar Gabriel en 2019. Sans action supplémentaire de la part de l’UE, la prophétie sera en passe de se réaliser.
La vie et la mort au XXIè siècle
FÉLIX DUMAS
Il n’y a rien de plus naturel que la mort, et pourtant rien de plus méconnu aujourd’hui. La crise du Covid-19 a fait revenir au centre du débat et de nos vies cette notion centrale qui progressivement a été délaissée.
Profitons-en pour en saisir la profondeur et ne plus la reléguer au second plan. Car mettre la mort au premier plan, c’est mettre la vie en avant aussi. N’écoutez donc plus les charlatans qui vous disent de vivre chaque jour comme si c’était le dernier, car c’est admettre que l’on a peur de la mort, que l’on cherche à l’éviter, à la fuir. La mort fait partie de la vie, il ne faut pas s’en attrister, c’est le cours des choses… c’est le cours naturel de la vie. La chenille devient papillon, virevolte et voyage avant de s’éteindre, et ce depuis la nuit des temps. Alors, pourquoi l’avons-nous oubliée, pourquoi la mort n’a-t-elle plus qu’une place secondaire dans notre quotidien, pourquoi en parlons-nous si peu ?
Nous avons choisi de vivre à tout prix, de croquer la vie à pleine dent. « Carpe diem » telle est le slogan de notre société. Vivons ! Consommons tant que nous en avons le temps ! L’instantané a remplacé le temps long. La survie a remplacé la vie… et la mort nous est étrangère. Remettons l’église au centre du village, remettons cette étrangère au cœur de notre quotidien. Nous dansons tous une valse à deux temps avec la mort. Cette danse est à la fois longue et courte, à la fois lente et rapide. La mort est un partenaire qu’il faut connaître et respecter. On ne danse plus cette valse que sur un pied, et on en a perdu le sens du rythme. Une valse se danse à deux, et si nous vivons c’est bien parce que nous mourrons un jour.
De la souveraineté nationale
KÉVIN COUTURIER
La souveraineté peut être définie comme la détention d’un pouvoir suprême et inconditionné. Dans une monarchie absolue, c’est le roi qui, décidant pour tous et n’ayant de compte à rendre qu’à lui-même, est qualifié de souverain. Dans une démocratie, c’est le peuple constitué en un corps politique qui est souverain. Ce corps politique, c’est la Nation. Elle peut prendre la forme d’une communauté de langue selon l’approche allemande ou bien d’une communauté solidaire, de volonté selon l’approche française. La souveraineté exercée par le peuple constitué en nation est donc une souveraineté nationale. Elle n’est pas forcément populaire car elle peut très bien s’exercer au sein d’un régime parlementaire ou d’une monarchie constitutionnelle.
Dans notre régime parlementaire, le peuple exerce sa souveraineté nationale par le biais de ses représentants politiques et du corps législatif en général. Ces acteurs politiques ne font qu’exercer la souveraineté au nom du peuple et donc de la nation mais ne disposent pas eux-mêmes, en tant qu’individus, de la souveraineté nationale. Par conséquent, ils ne peuvent ni la céder, ni la déléguer, ni la partager avec d’autres, ni la confisquer. « La démocratie pour moi se confond exactement avec la souveraineté nationale » disait le Général de Gaulle. Sans souveraineté nationale, ce n’est plus le peuple qui décide ou choisit les décideurs et donc la démocratie n’est plus. L’inverse est vrai aussi. Or, sans nation, il est impossible de parler de souveraineté nationale. Comme l’explique magistralement Philippe Séguin en 1992 lors d’un discours sur le traité de Maastricht : « pour qu’il y ait une démocratie il faut qu’existe un sentiment d’appartenance communautaire suffisamment puissant pour entraîner la minorité à accepter la loi de la majorité ! »
C’est précisément sur ce point que la construction européenne héritée du traité de Maastricht achoppe. « La nation cela ne s’invente ni ne se décrète pas plus que la souveraineté ! » poursuit Séguin. Pour qu’il y ait une construction européenne démocratique crédible, il faudrait d’abord qu’existe un peuple européen qui, se constituant en un corps politique, devienne une nation européenne pouvant ainsi exercer une souveraineté européenne. Or, pour paraphraser Joseph de Maistre : « Il n’y a point d'[Européens] dans le monde. J’ai vu dans ma vie des Français, des Italiens, [des Espagnols] ; mais quant à l'[Européen] je déclare ne l’avoir rencontré de ma vie ; s’il existe c’est bien à mon insu. » La souveraineté européenne est une chimère.
On pourrait alors objecter que l’Union Européenne annoncée par Maastricht n’est pas hostile à la souveraineté nationale dans la mesure où la construction qu’elle engage ne porte d’abord que sur des sujets économiques. Or, ce qu’il se passe depuis 1992, c’est bien une confiscation au nom de la souveraineté européenne de certains pans de la souveraineté nationale. La souveraineté monétaire puis les contraintes budgétaires puis les dettes souveraines… « La méthode est habile. En présentant chaque abandon parcellaire comme n’étant pas en soi décisif, on peut se permettre d’abandonner un à un les attributs de la souveraineté sans jamais convenir qu’on vise à la détruire dans son ensemble. » conclut Séguin. « On est souverain ou on ne l’est pas ! Mais on ne l’est jamais à demi. »