SAISON 2021-2022 – MAI – NUMERO 9
LE VOTE BLANC
Voter blanc
LEONORE ZIZ
Dépouillement des élections municipales : 83 % des citoyens ont voté blanc. Les dirigeants, abattus, soupçonnent un complot révolutionnaire, voire anarchiste, sans remettre en question leur semblant de démocratie. Le gouvernement déclare l’état de siège et charge un commissaire de trouver les coupables pour lancer la répression.
Ces élections imaginaires ont lieu dans La Lucidité, roman de José Saramango. Menant ici au chaos, les votes blancs poussent alors la démocratie au cœur de ses propres contradictions. Comment interpréter le refus de cette ville entière d’élire un candidat ? Comment exprimer l’opinion sous-jacente au vote blanc ?
En France, c’est depuis le 21 février 2014 que les votes blancs sont décomptés, maintenant séparés des votes nuls. Ils ne sont, cependant, toujours pas pris en compte dans l’expression des suffrages. La comptabilisation de ces votes sans nom, semblant « inoffensifs », serait donc injustifiée dans l’élection d’un candidat par les suffrages.
Le vote blanc représente-t-il dès lors vraiment une indifférence à la politique, un manque d’intérêt grandissant ? Tandis que des bulletins au nom de chaque candidat sont proposés aux électeurs, aucun bulletin blanc n’est mis à leur disposition. Pour voter blanc, il faut alors glisser une enveloppe vide dans l’urne, ou encore apporter son propre bulletin blanc. Ce geste, si anodin et pourtant si symbolique, montre que ce vote ne résulte pas d’une simple erreur ou d’une inattention. Le vote blanc est la traduction d’un mécontentement conjoncturel et structurel : le désaccord face à toutes les alternatives proposées par les candidats, ainsi que le sentiment de déception à l’égard de la politique. Il permet alors de protester contre une offre, et un système, qui ne conviennent plus. Ainsi, et ce depuis la prise en compte du vote blanc, « le vote n’est plus seulement le moment de l’élection, il devient celui de l’expression », affirme A. Zulfikarpasic dans son article « Le vote blanc ». Ne pas prendre en compte le vote blanc dans l’expression des suffrages revient donc à invisibiliser un mécontentement de la population face à la politique ; mécontentement par ailleurs grandissant : plus de 4 millions de voix (11,3 %) au second tour de l’élection présidentielle et presque 2 millions (9,9 %) lors du second tour des élections législatives.
Contrairement à l’abstention, le vote blanc n’est pas un vote « hors du jeu » de la politique, il ne traduit pas forcément un manque de filiation politique ou une exclusion, affirme A. Muxel. Celui-ci peut aussi être « dans le jeu » de la politique et révéler un choix électoral, la pratique de la contestation et de l’expression d’un mécontentement.
En outre, le vote blanc, tout comme l’abstention, sont deux types de votes surreprésentés dans certaines tranches de la population. En effet, le choix de voter blanc n’est pas uniquement le fruit de la conjoncture politique et économique, mais également celui de la situation sociale des électeurs. On observe que le taux de votes blancs est plus élevé parmi les électeurs qui ont le sentiment d’appartenir au groupe des « défavorisés ». Le niveau de diplôme et la catégorie socio-professionnelle sont dès lors déterminants dans les pratiques électorales individuelles, entrainant une surreprésentation des tranches de population moins diplômées et des ouvriers et indépendants dans le vote blanc.
Pour G. Almond & S. Verba, dans The Civic Culture, l’acte même de voter est le résultat d’une culture politique, d’un ensemble de connaissances et croyances permettant aux individus de donner sens à l’expérience routinière de leurs rapports au pouvoir qui les gouverne et aux groupes qui leur servent de références identitaires. C’est un rapport au passé, à la mémoire, ainsi qu’un rapport au futur, à la volonté d’un achèvement politique, d’un idéal de réalisation de soi. Il est donc nécessaire d’appréhender la politique comme un champ structuré, hiérarchisé et conflictuel, un espace dans lequel se produit des mécanismes de légitimation, de perpétuation et d’acceptation des rapports antagonistes qui le traversent. Ainsi, prendre position dans l’espace politique est une manière de prendre la parole, de se couler dans un processus d’élections : c’est une acceptation et reconduction des manières particulières d’édifier des règles et des lois.
Ainsi, il existe, encore aujourd’hui, dans le champ politique, ce que D. Gaxie appelle le « cens caché ». Des inégalités résident dans l’accumulation de ressources symboliques et politiques (le langage, l’hexis corporel, l’habitus…), d’autres résident dans le sentiment de légitimité autour de ces ressources. En effet, ces capacités sont le fruit d’une socialisation différentielle et sont par conséquent très inégalement distribuées dans l’espace social. Ne pas comptabiliser le vote blanc perpétue ainsi la violence symbolique qui pousse les tranches de population défavorisées à l’auto-exclusion de la vie politique du pays. Ces voix oubliées légitiment la reproduction de la hiérarchie sociale et des rapports de domination.
En ne comptabilisant pas le vote blanc dans les scrutins, chacun se rend complice de la perpétuation de cette forme de « cens » (plus ou moins caché), en laissant de côté les votes de certains individus, participant alors de la reproduction de la hiérarchie sociale et des rapports de domination. De ce fait, l’expression des suffrages ne peut se faire démocratique sans la comptabilisation des votes blancs, par simple respect du principe de représentativité. Bien que les électeurs votant blanc savent que leur vote sera une voix perdue, qui n’entrera pas en considération dans l’expression des suffrages, ils choisissent toutefois de faire ce geste, espérant peut-être une prise en compte de leurs protestations. Ce choix peut donc sembler ambigu : faible impact mais forte symbolique ; pourtant il relève d’un acte citoyen dans le jeu de la politique.
Malcolm X déclarait en 1964 : « c’est le bulletin de vote ou la balle, la liberté ou la mort, la liberté pour tous ou la liberté pour personne ». L’acte démocratique du vote, pareil à la liberté, devient indivisible ; il nous appartient tous, ou n’appartient à personne. Voter est alors un droit, mais c’est avant tout un devoir. A l’instar de l’abstention, voter blanc est un acte citoyen, pourtant invisibilisé dans les scrutins. La comptabilisation du vote blanc apparait alors comme une évidence démocratique.
Bibliographie :
– J. Saramago, La Lucidité
– A. Zulfikarpasic, « Vote blanc : abstention civique ou expression politique ? »
– A. Muxel, « S’abstenir : hors-jeu ou dans le jeu politique ? »
– G. Almond & S. Verba, The Civic Culture
– D. Gaxie, Le cens caché
– M. Bakounine, Dieu et l’Etat
Vote blanc : chiffon rouge illusoire
VICTOR LEBRUN
C’était écrit depuis cinq ans. L’élection présidentielle 2022 a échoué à intéresser les Français en se déroulant quasi-intégralement tel que les commentateurs l’avaient annoncé depuis l’élection d’Emmanuel Macron en 2017. Le duel retour Macron – Le Pen laisse de marbre 28% des Français qui préfèrent s’abstenir, deuxième score le plus élevé pour un second tour des présidentielles depuis l’élection de 1969 voyant s’affronter Poher à Pompidou pour succéder au Général de Gaulle. Emmanuel Macron n’est donc pas le président de la République le moins bien élu de la Vème République, mais la crise de légitimité et de représentativité à l’issue de cette élection présidentielle, comme de la précédente, reste entière.
Parmi les votants, la part des votes blancs et nuls atteint un niveau élevé, mais pas supérieur à 2017, avec plus de trois millions de bulletins non exprimés, soit près de 9% des bulletins introduits dans les urnes. La comptabilisation du vote blanc pouvait sembler à une époque comme une issue à notre crise démocratique en donnant un impact réel à l’expression du vote blanc au-dessus d’un seuil défini. Cependant, l’émergence d’un vote toujours plus stratégique, utile, de barrage et autres variantes tacticiennes du bulletin tendent à minimiser la logique du vote blanc. Le vote de contestation semble changer de forme en basculant du blanc au brun. Pire, le vote blanc s’inscrit en fait comme une option parmi d’autres à ces réflexions afin de voter « au mieux », détournant ainsi l’intention du point commun à toutes ces formes d’expressions biaisée dans les urnes : le vote.
Le dénominateur commun de la pratique d’un vote stratège qui s’écarte d’un vote de conviction est qu’elle est conditionnée par un mode de scrutin ne permettant pas une expression suffisamment fidèle des opinions démocratiques. Le vote universel, direct, uninominal, majoritaire, à deux tours contraint, avec le paysage politique actuel, à des votes stratèges dévoyant l’expression réelle des avis politiques. En ce sens, la comptabilisation du vote blanc et sa prise en compte pour amender une élection ne résout en rien l’abysse démocratique qui s’est formé à cause de notre mode de scrutin. Au mieux elle permet de se consoler en donnant plus de place à un vote de barrage, sans pour autant permettre au vote de cœur de mieux s’exprimer.
Pourtant cette élection a été un baptême du feu national pour un autre mode de scrutin. La primaire populaire a sélectionné sa candidate, Christiane Taubira, via un scrutin au jugement majoritaire. Si cette primaire n’a pas abouti à une candidature maintenue jusqu’au vote, elle aura tout du moins permis de faire découvrir à un public plus large ce mode de scrutin alternatif. Celui-ci repose sur la notation de tous les candidats en lice avec une appréciation ou une note qui caractérise l’accord avec le programme de chacun. Le vainqueur de l’élection est celui qui reçoit l’appréciation médiane la plus élevée des votants. Cette approche permet d’obtenir une vision très fine de l’avis des votants sur tous les candidats et, à ce titre, elle représente avec plus de fidélité la complexité des opinions.
Cependant, la mise en œuvre généralisée d’un tel mode de scrutin semble complexe, car elle implique justement que les votants aient un avis précis sur tous les candidats. Avec 12 participants à l’élection en 2022, l’effort de recherche attendu de chaque citoyen devient très conséquent afin de pouvoir noter fidèlement à ses idées politiques chaque présidentiable. De plus, le résultat du scrutin de la primaire populaire avait déjà été moqué pour ses résultats sous forme « d’appréciation de bulletin de notes », laissant nettement sous-entendre les résistances qui pourraient exister à un changement aussi drastique de mode de vote.
Une variante de ce vote au jugement majoritaire pourrait cependant être envisagée en effectuant pour seule modification à notre scrutin actuel qu’il ne soit plus uninominal, mais plurinominal. Ainsi, au lieu de voter pour notre candidat préféré, ou plutôt en ce moment pour le candidat correspondant au mieux à notre stratégie de vote, il s’agirait de sélectionner tous les candidats que nous souhaitons soutenir. Cette approche a pour avantage d’être très simple à mettre en œuvre, car rien dans l’organisation actuelle des élections n’aurait besoin de changer et l’évolution de ce qui est attendu des votants est relativement faible en comparaison au bond nécessaire en termes d’implication politique requise par le vote au jugement majoritaire.
Le résultat de ce mode de scrutin serait moins précis que celui de la primaire populaire, car il n’inclut pas une notation de tous les candidats. De plus, le score ne pourrait pas se comprendre aussi facilement qu’avant, car la somme des résultats de chaque candidat ne donnerait plus 100%. En effet les scores de chacun ne seraient que le pourcentage d’approbation par les votants. Cependant, il devient alors possible d’effectuer une élection en un seul tour, car toute logique de vote stratégique perd son sens quand il est possible pour chaque votant de soutenir le nombre de candidats qui lui convient.
C’est toute la démarche du vote qui est revitalisée par un changement de scrutin de ce genre tout en valorisant une approche démocratique. En effet, les votants sont invités à sélectionner les candidats qui obtiennent au moins partiellement leur adhésion. Ce mode de scrutin supprime les effets néfastes de division des voix qui peuvent exister entre des candidats proches politiquement, rendant ainsi le vote stratège presque caduque et laissant place au vote de cœur et donc à l’engagement politique. Enfin, ce scrutin se veut plus démocratique en abolissant l’idée selon laquelle nous ne devrions sélectionner qu’un seul candidat par notre vote et donc que nous nous opposons dans les faits du vote à tous les autres. Il devient possible de soutenir un spectre de solutions politiques par le vote et de les soutenir simultanément, laissant présumer de résultats significativement différents de ceux observés actuellement.
Ainsi, le combat visant à conférer au vote blanc un pouvoir sur le résultat des élections n’est qu’un arbre cachant une forêt nettement plus vaste d’opportunités pour profondément remodeler notre lien aux urnes. Mais à focaliser l’attention sur cette seule proposition, on risque de limiter les évolutions de nos institutions à de simples ajustements quand la crise démocratique que nous traversons appelle à un plus grand chambardement.
Bibliographie :
– Les cartes et graphiques pour mesurer l’abstention (presque) historique du second tour, Le Monde
– Présidentielle : pourquoi l’idée d’un âge limite pour le vote des seniors en convainc certains (et scandalise les autres), France Info
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